Monday, April 21, 2014
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Au cœur des élections américaines

CHICAGO – Un réel débat émerge progressivement de la campagne présidentielle aux Etats-Unis. En apparence, il tourne autour des soins de santé et des impôts. Plus fondamentalement, c’est de démocratie et de libre entreprise qu’il est question.

La démocratie et la libre entreprise semblent se renforcer mutuellement – il est difficile de trouver une démocratie florissante qui ne soit pas une économie de marché. En outre, alors qu’un certain nombre de pays étiquetés socialistes ont embrassé la libre entreprise (ou un « socialisme à caractéristiques chinoises », comme dirait le parti communiste chinois), il semble clair que, tôt ou tard, ils seront obligés de devenir plus démocratiques.

Pourtant,il n'est a priori pas évident que libre entreprise et démocratie devraient se soutenir mutuellement. Après tout, la démocratie implique de considérer les individus comme égaux et de les traiter en tant que tel, assurant à tous les adultes le même droit de vote, alors que le pouvoir accordé par la libre entreprise dépend de la valeur économique que les individus créent et de la quantité de biens qu’ils possèdent.

Dans une démocratie, qu'est ce qui empêche l'électeur médian de chercher à déposséder les riches et les individus au sommet ? De même, pourquoi ces derniers ne tentent-ils pas de limiter le pouvoir politique de cet électeur ? En fait, on peut clairement entendre l’écho d’une telle tension, lorsque le président Barack Obama essaie d’exploiter la colère de la classe moyenne, tandis que l'ancien gouverneur du Massachusetts Mitt Romney séduit les hommes d'affaires mécontents.

Une raison pour laquelle l'électeur médian peut être rationnellement d'accord de protéger les biens des riches est s’il les considère de meilleurs gestionnaires de ces biens. Ainsi, dans la mesure où les riches ont réussi par leurs propres moyens et sont sortis vainqueurs dans un marché équitable, concurrentiel et transparent, il est probablement préférable pour la société de leur permettre de posséder et de gérer leur patrimoine, tout en récupérant une part raisonnable via les impôts. Cependant, plus les riches sont considérés oisifs ou véreux – comme ayant simplement hérité ou, pire, ayant acquis leur richesse de manière criminelle – plus l'électeur médian devrait être prêt à voter une réglementation dure et à leur imposer des taxes punitives.

Dans la Russie d'aujourd'hui, par exemple, les droits de propriété ne bénéficient pas d'un large soutien populaire, parce que beaucoup d'oligarques richissimes du pays sont considérés comme ayant acquis leur fortune par des moyens douteux. Ils se sont enrichis parce qu'ils ont bien géré le système, pas leur entreprise. Quand le gouvernement s’en prend à un riche magnat du pétrole tel que Mikhaïl Khodorkovski, peu de voix s'élèvent pour protester. Et, puisque les riches doivent faire des courbettes devant les autorités afin de protéger leur patrimoine, il n’y a plus aucun contrôle sérieux sur l’arbitraire du pouvoir. Le gouvernement est libre de devenir de plus en plus autocratique.

Considérez à présent un système de libre entreprise concurrentiel qui traite tout le monde sur pied d'égalité. Un tel système tend généralement à permettre aux individus les plus efficaces de s’enrichir. L'équité de la concurrence facilite la perception de légitimité.

En outre, dans des conditions de concurrence loyale, le processus de destruction créatrice a tendance à affaiblir la richesse héritée mal gérée, en la remplaçant par des richesses nouvelles et dynamiques. La forte inégalité, accumulée au fil des générations, ne devient pas la source d’un fort ressentiment populaire. Au contraire, tout le monde peut rêver de devenir riche à son tour.

Lorsque de telles aspirations semblent plausibles, le système gagne en soutien démocratique. Les riches, confiants en leur légitimité populaire, peuvent alors utiliser l'indépendance qui accompagne la richesse afin de limiter la nature arbitraire du gouvernement et de protéger la démocratie. La libre entreprise et la démocratie se soutiennent mutuellement.

Il existe une croyance populaire selon laquelle les systèmes démocratiques soutiennent la propriété et l'entreprise parce que les votes et les législateurs peuvent être achetés, et les capitalistes ont de l'argent. Pourtant, ce point de vue est probablement faux. Comme la Russie le suggère, sans soutien populaire, la richesse n'est protégée que par des mesures de plus en plus coercitives. En fin de compte, un tel système perd tout vestige de démocratie, autant que de libre entreprise.

Revenons donc à l'élection présidentielle américaine. La crise récente, qui fut suivie par d’énormes plans de sauvetage des institutions financières, a soulevé des interrogations sur la manière dont au moins un segment d'activité – les banquiers – font leur argent. Au fur et à mesure que les méfaits des « banksters » commencent à être décelés, le système semble de moins en moins juste.

Par ailleurs, le rêve américain semble glisser hors de portée, en partie parce qu’une bonne éducation, qui semble être le passeport pour la prospérité, devient de plus en plus inabordable pour beaucoup de ménages de la classe moyenne. Ceci érode le soutien envers le système de libre entreprise.

Obama l’a compris, ce qui explique son attrait pour, et la priorité qu’il accorde à la classe moyenne. Il est le porte-étendard de la démocratie.

De l’autre côté, les professionnels et les entrepreneurs à succès estiment qu'ils ont obtenus leur richesse légitimement. Ils sont les riches qui travaillent, et n’apprécient guère le fardeau croissant de la réglementation et la perspective d'une hausse des impôts. Ils ont l’impression d’être blâmés pour leur succès, ce qui leur reste en travers de la gorge. Romney comprend que la force de l'Amérique repose en grande partie sur la libre entreprise.

En temps normal, il n'y aurait pas vraiment de suspense : le poids des votes de la classe moyenne l'emporterait. Néanmoins, dans ce cas-ci, la classe moyenne est divisée: certains veulent protéger les quelques droits et biens qu'ils possèdent déjà, tandis que d'autres exigent que le gouvernement leur donne de meilleures chances. En outre, la décision Citizens United de la cour suprême en 2010, qui autorise des dépenses politiques indépendantes illimitées par des organisations comme les sociétés commerciales ou les syndicats, a davantage aidé Romney que Obama.

Quel que soit leur résultat, la tension entre démocratie et libre entreprise qui est au cœur des élections n'augure rien de bon pour aucun des deux candidats. Un système de libre entreprise qui est soutenu seulement par la puissance fortunée des élites économiques n'est pas stable, et a peu de chances de rester durablement dynamique.

Les Etats-Unis ont besoin de rétablir la possibilité de réaliser le rêve américain pour sa classe moyenne, tout en réaffirmant leur attachement à une tradition de régulation légère et de charge fiscale relativement faible qui a permis l’essor de l'entreprenariat. La vertu de la démocratie est que le débat peut justement conduire à pareil consensus. Nous ne pouvons que l'espérer.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

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  1. CommentedPrabhakar Krishnamurthy

    The analysis is superficial but an oversimplification. But it is not just about democracy and free enterprise. It is about inequality and the perpetuation of inequality. While, Obama has taken the side of the oppressed, his opponent clearly associated with oppressors. The Occupy Movements and total disenchantment with obscenely rich trying to suppress poor, not being environmental friendly (drilling and drilling) are some of the strongest reasons for failure of Mitt Romney. Do we have some lessons to learn from US elections?

  2. CommentedFrancisco Menendez Vidal

    With the intervention of the government in the Economy and the increase in regulation of the market

    This is the battle between two ideas: is the free market betrayed by one party or the equality of opportunities betrayed by the other one?

  3. CommentedFrancisco Menendez Vidal

    (Sorry, I continue) with the help of the stand (or tax payers)

    - middle class is angry also with those that take into advantage the system for paying less than X % of income tax (it can be 13% or 20%), compared with the rest of the people (another unfair inequality)

    - but business people are angry also with the intervention

  4. CommentedFrancisco Menendez Vidal

    Very interesting article: democracy of the middle class vs. Meritocracy of the business people.
    Some points on my side (although I'm observing the situación from outside):

    - middle class is angry with the unfair inequality. That once percibed by those "banksters" receiving big bonuses

  5. CommentedAndrés Arellano Báez

    As a society we will look for equity of opportunities. Once we achieve that, the inequity in people is totally legit. Excelente article.

    1. CommentedLOVEKESH BHATI

      Equality means easy access to quality institutions like good educational institutions, environment without repression, a fair judiciary to enforce legal contracts. US has the best institutions in almost every field, it still attracts the best talent in the world. What it needs is to break the grip of these capitalists who take advantage of their position to exploit the person in need. It's hard to digest how a free market has failed in providing cheap medicare for it's citizens, why college has become dream for middle class people.

    2. CommentedSibabrata Ray

      I`d like to see the reference that says that about half of the billionairs started from scratch. Also, did they start as inner city kids?

      The important information needed is what is the probability that a pennyless child will become a billionaire vis-a-vis a multi-millionair`s son will become a billionaire.

      If these two probabilities are not close, then the claim of equality of opportunity is hard to swallow.

    3. CommentedSibabrata Ray

      I always wonder what is really meant by the equality of opportunity. How can a trust fund baby and a child from inner city ghetto may have equal opportunity?

      I'd like to have same opportunity as Mr. Romney or Mr. Bush. How can I get that without having a rich and connected dad first?

  6. Commentedsrinivasan gopalan

    The article by Mr Raghuram Rajan is interesting and edifying but the reality is that the Obama Administration batting for the middle class as opposed to Republican candidate who is all for business was also seen assisting big investment banks when they used ingenious financial instruments to defraud a lot of stakeholders and public trust, by bailing them out when the chips were down. The alibi deployed was they are too big to fail! At the end of the day, the capitalist US economy can ill-afford to lose its sheen of being the bastion of big business for promoting enterprise while simultaneously trotting out its democratic and inclusive values to the rest of the world. For me, the US today represents a paradox without parallel just as China which has married Marx and Market without promising any democratic loosening to its legions of people. The paradox that the world's two majors the US and China today presents is too stark to be set aside. Ultimately the universal verities such as democracy, wealth creation and preservation or guided democracy would have no meaning if in the process the inequalities among people widen and contribute to social tension and avoidable friction. The backlash against outsourcing from India in the US or export to the US from China is all a dreary manifestation of the growing inequalities within the US-- a country that has in the past gratuitously encouraged and is still encouraging a multicultural mix in its midst. Unless both the contending candidates understand that they represent not only the people of the US but also a wider population of the world, the citizens from different stocks settled in the US and speak in a less belligerent tone, the future of this bulwark against all frailties for which other countries are prone to, is fraught with forebodings. G.Srinivasan New Delhi.

  7. CommentedStefan Siewert

    I share the thinking and arguments. Furthermore, the US, as the spearhead of the global economy, has a clear advantage in terms of entrepreneurial spirit and innovation and is therefore, on average, much more free enterprise than Europe or Japan, which partly compensate the wealth difference with the US with more public services, deepening at the same time the difference in wealth as they can not mobilize entrepreneurship to a similar extent.
    The other questions is whether the balance between democracy and free enterprise is defined by political will or underlying trends. To the extent that the later is true, the pendulum went to the right and the financial crisis has shown how difficult it is to rebalance. Eventually, the current way to a plutocracy is dead end. The debate in America's election campaign will show the world, where - with still a wide margin - the leading global economy is positioning itself.

  8. CommentedProcyon Mukherjee

    Democracy, or the system of governance through discussion, has to deal with the conflicting demands as highlighted by Raghuram; the nature of the debate specially in the context of the Presidential elections goes further than just the conflicts of alternate hypothesis as we see positions taken around logical arguments that do not help the polity take rational choices to its fruition.

    First of all individual freedom to act where there is a level playing field where success could flourish from the individual’s intrinsic ability to perform through skills and perseverance is a very well cited example to the cause of Republican rhetoric that it is all about individualism and not government and regulation that made America progress; in a place where College education is limited and the jobs that would need less educated to do well have been moving out of the country, it makes a thrilling paradox that it is really a field where fortunes allow an individual to do better.

    The institutions that made America, government included, sometimes is getting misplaced as regulatory bodies, which is a very sad denouement as it is not regulation that they have been espousing, but facilitation to allow common good to happen to those who are less fortunate.

    Procyon Mukherjee

  9. CommentedAly Kamadia

    This article states, "Moreover, under conditions of fair competition, the process of creative destruction tends to pull down badly managed inherited wealth, replacing it with new and dynamic wealth. Great inequality, built up over generations, does not become a source of great popular resentment."

    I agree with the first sentence. However, the claim that follows (ie. second sentence) is simply spurious; there is not context to support it. Although this article was interesting, this is a gross oversimplification of 'creative destruction'. - Kamadia.ca

  10. CommentedFrank O'Callaghan

    "What prevents the median voter in a democracy from voting to dispossess the rich and successful? And why do the latter not erode the political power of the former?"

    There are those who believe that one of the above possibilities is now happening across the world but most acutely in the U.S. of A. There are those who believe that this in itself will cause the alternative possibility to happen as a reaction.

  11. CommentedMark Pitts

    Excellent article.

    It would be interesting if there was more discussion about what politicians can actually do for the middle class.

    The core problem, it seems to me, is that the competitive environment has changed. Unlike 30 years ago, there are now skilled Asian and East European workers who are willing to work for much less than skilled US workers. And, immigrants from Latin America are willing to work for significantly less than US-born unskilled workers.

    Can the government really do much about this?

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