Tuesday, September 2, 2014
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La crise des valeurs de l’Europe

NEW YORK – La xénophobie et l’extrémisme sont les symptômes de sociétés en crise profonde. En 2012, le mouvement d’extrême droite l’Aube Dorée en Grèce a remporté 21 sièges à l’issue des élections parlementaires, le parti Jobbik de droite gagne du terrain dans mon pays natal, la Hongrie, et le Front National de Marine le Pen s’est renforcé lors des dernières élections présidentielles en France. Le soutien grandissant en faveur de telles forces partout en Europe impose la même inévitable conclusion : la crise financière prolongée du continent crée une crise des valeurs qui menace désormais la propre Union Européenne.

Lorsque ce n’était qu’une aspiration, l’Union Européenne était une idée éminemment attrayante qui avait enflammé l’imagination d’un grand nombre de personnes, dont la mienne. Je l’avais envisagée comme l’incarnation d’une société ouverte – une association volontaire d’états souverains acceptant d’abandonner une partie de leur souveraineté pour le bien commun. Ils partageaient une histoire commune, dans laquelle la Révolution Française et son slogan de liberté, d’égalité et de fraternité ont laissé un héritage durable. Cette tradition a donc inspiré la formation d’une association d’états membres fondée sur l’égalité, dans laquelle aucun état ni de nationalité ne domine.

Aujourd’hui, la crise de l’euro fait de l’UE quelque chose de radicalement diffèrent. Loin d’être une association volontaire, la zone euro est maintenant maintenue par une discipline de fer ; loin d’être une association d’égaux, elle est devenue un arrangement hiérarchique dans lequel le centre dicte la politique tandis que la périphérie devient progressivement subordonnée ; en lieu de la fraternité et de la solidarité, les stéréotypes hostiles prolifèrent.

Le processus d’intégration avait été initié par un petit groupe d’hommes politiques visionnaires qui avaient souscrit aux principes d’une société ouverte et pratiquaient ce que Karl Popper appelait une « ingénierie sociale partielle. » Ils admettaient qu’il était impossible d’atteindre la perfection – et ont donc mobilisé la volonté politique nécessaire pour faire un petit pas en avant, sachant parfaitement qu’une fois ce pas effectué, son inadéquation deviendrait visible et exigerait alors d’autres étapes supplémentaires. C’est ainsi que la Communauté européenne du charbon et de l’acier s’est graduellement transformée en UE.

En première ligne de cet effort se trouvaient la France et l’Allemagne. Au fur et à mesure de la désintégration de l’empire soviétique, les dirigeants allemands réalisèrent que la réunification de l’Allemagne ne serait possible que dans le contexte d’une Europe plus unie, et ils étaient prêts a faire de considérables sacrifices pour y parvenir. A l’heure des arrangements, les Allemands furent donc disposés à contribuer un peu plus et à prendre un peu moins, facilitant ainsi l’accord.

A l’époque, les dirigeants allemands prétendaient que l’Allemagne n’avait pas de politique étrangère indépendante, seulement une politique étrangère européenne. Cette position entrainât une accélération spectaculaire de l’intégration européenne, dont l’apogée fut l’adoption du Traité de Maastricht en 1992 et l’introduction de l’euro en 1999. S’ensuivit une période de consolidation (dont l’introduction des billets et des pièces en euro en 2002).

Puis survint le krach de 2008, qui bien que d’origine américaine, a provoqué de bien plus gros problèmes en Europe que partout ailleurs. La réponse des dirigeants à la faillite de Lehman fut d’annoncer qu’aucune autre institution financière importante ne serait autorisée à faire faillite, ce qui exigeait de substituer le crédit d’état au gel des marchés.

Mais peu de temps après, la Chancelière allemande Angela Merkel affirmât que de telles garanties devaient être  apportées par chaque état individuellement, et non par l’Europe de manière collective. Ce fut le début de la crise de l’euro car cela exposait un défaut dans la monnaie unique dont ni les autorités ni les marchés financiers n’étaient conscients – et qui n’est toujours pas encore totalement reconnu aujourd’hui.

En créant la Banque Centrale Européenne, les états membres ont exposé leurs propres obligations d’état au risque de faillite. Les pays développés qui émettent des obligations dans leur propre monnaie ne font jamais défaut parce qu’ils peuvent toujours imprimer leur monnaie. Il se peut que leur monnaie se dévalue, mais le risque de défaut est inexistant.

Par contre, les pays moins développés qui empruntent en devises étrangères peuvent voir leurs réserves de change diminuer. Lorsque la Grèce a été frappée par une crise budgétaire, le monde financier a soudain découvert que les membres de la zone euro s’étaient mis dans une situation comparable à celle des pays en développement.

Il y un parallèle très étroit entre la crise de l’euro et la crise de la dette de l’Amérique Latine en 1982, lorsque le Fonds Monétaire International avait sauvé le système financier international en prêtant juste assez d’argent aux pays les plus endettés pour leur permettre d’éviter le défaut. Mais le FMI avait imposé une stricte austérité sur ces pays, ce qui les avaient poussé dans une dépression prolongée. L’Amérique Latine avait alors subie une décennie perdue.

Aujourd’hui, l’Allemagne joue le même rôle que celui du FMI à l’époque. Le contexte est diffèrent mais l’effet est identique. La crise de l’euro a poussé le système financier au bord de la banqueroute, laquelle n’a été évitée qu’au prix d’une stricte austérité et de prêts, comme ceux consentis à la Grèce, à peine suffisants pour éviter la faillite.

En conséquence, la zone euro s’est divisée entre créanciers et débiteurs et se sont les créanciers qui sont responsables de la politique économique. Il y a un centre, mené par l’Allemagne, et une périphérie constituée des pays lourdement endettés. L’imposition de strictes règles d’austérité sur la périphérie par les pays créanciers perpétue la division de la zone euro entre le centre et la périphérie. Les conditions économiques continuent de se détériorer, provoquant d’immenses souffrances humaines. Les innocentes victimes frustrées et en colère de l’austérité sont un terreau fertile pour les discours de haine, de xénophobie et toute autre forme d’extrémisme.

Les politiques conçues pour préserver le système financier et l’euro sont en train de transformer l’UE en l’opposé d’une société ouverte. Il y a une apparente contradiction entre les exigences financières de l’euro et les objectifs politiques de l’EU. Les exigences financières pourraient être honorées en répliquant les arrangements qui prévalaient dans l’économie globale des années 80 et en divisant la zone euro en un centre et une périphérie ; mais cela ne saurait se concilier avec les principes d’une société ouverte.  

Il existe des moyens de modifier les politiques adoptées pour préserver l’euro afin qu’elles convergent avec les objectifs politiques de l’UE. Les obligations d’état pourraient par exemple être remplacées par des euro-obligations. Mais dans la mesure où la contradiction persiste, les objectifs politiques devraient avoir la précédence. Ce n’est malheureusement pas le cas. Les problèmes financiers sont pressants – et monopolisent l’attention des hommes politiques. Les dirigeants européens sont tellement préoccupés par la crise du jour qu’ils n’ont pas le temps de réfléchir aux conséquences à long terme de leur action. Ils poursuivent donc sur une voie qui perpétue la division entre le centre et la périphérie.  

Les perspectives sont si sombres que l’on ne peut laisser faire. A l’origine, l’UE avait été conçue comme un instrument de solidarité et de coopération. Aujourd’hui, elle n’est maintenue que par triste nécessité. Ce n’est pas l’Europe dont nous voulons ou dont nous avons besoin. Il faut inverser cette intolérable transformation. Nous devons trouver un moyen de retrouver l’esprit de solidarité et des valeurs partagées qui avait en son temps inspiré l’imagination européenne.

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats

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  1. CommentedAnonymous HopefulSkeptic

    There is a little known history about how the European Coal and Steel Community was formed. Declassified documents show that the elite members of the Third Reich planned for a Fourth Reich before World War II had ended. The Fourth Reich was planned to become an economic empire. The document is real. All one has to do is take the number "
    http://www.dailymail.co.uk/news/article-1179902/Revealed-The-secret-report-shows-Nazis-planned-Fourth-Reich--EU.html
    http://en.wikipedia.org/wiki/Adam_LeBor
    http://ia700401.us.archive.org/20/items/Ew-pa128Report/Ew-pa128Report.pdf

    I did an advanced google search for the Red House Report and came up
    with this link which shows that a FOIA request for Document EW-PA 128 did in fact occur (In google advanced search, I limited search resultsto pdf files only, to government websites only, and to the exact
    phrase, "EW-PA 128"), so the document is real:
    (see roughly page 26 ... use the find function (control + F) and type in EW-PA 128): http://www.dod.gov/pubs/foi/administration_and_Management/FOIA_Logs/FOIALog_FY01.pdf
    http://www.cuttingthroughthematrix.com/articles/Intelligence_Report_EW-Pa_128.html

  2. Commentedstephen swanson

    Mr Soros is blinded and hostage to an unworkable ideology that does fails to account for unsustainable state policies, bloated bureaucricies, choking labor and product/market regulations, huge unit labor cost differentials, corruption and state sponsored cronyism. Why should Germany further assist Greece when the latter persistently fails to correct systemic tax evasion and implement a suite of promised reforms?

  3. Commenteddonna jorgo

    right ..but i think we have to see in diffrent prissme..because if some emigrant come from Pakistan or AF or from middle weast anyway..they have to spend 3-5000$ SO for the level how they live there this money is enough ..my logic go WHY? ..MAYBE SOME ????religion reason wanted to make mix ..regions' for others intreses?
    thank you

  4. CommentedCarol Maczinsky

    First you criticise Xenophobia of the population in a paternalistic manner, while you continue to fuel anti-German sentiment and crisis blame games focussed on creditor nations. As someone involved in finance you should know better that it is misleading and unprincipled.

  5. CommentedCarol Maczinsky

    Go and read the European treaties before you spread a false Merkel bashing narrative. Despite Karl Poppers vision there is the other great tradition of enlightenment.

  6. CommentedRené Costa

    Yes, eurobonds are certainly one of the measures to get back the euro on track. Indeed, it is ridiculous to have euro-governments issuing bonds in a single currency when their economy, their fiscal policy and their labor market are not integrated. The impossibility to devaluate has not been compensated with the large variations of interests on bonds. Therefore, the emission of eurobonds would be welcome only when all existing sovereign debts are paid back at their market value.
    Ren´¢e Costa

  7. CommentedMark Simmelkjaer

    Interesting article highlighting the rise of extremism caused by the current economic tumult of the EU that harkens back to the events leading up to WWII. Then rampent inflation and an ill-conceived treaty of versailles were involved. Now, an EU arrangement that, according to Soros, exposes EU countries to default on their sovereign debt because of their inability to "print" their way out of trouble. A problem once associated only with developing countries that issued debt in foreign currencies.

    -Mark Simmelkjaer

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