Thursday, October 30, 2014
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La fin du triomphalisme financier ?

CAMBRIDGE –L'extension de la crise financière mondiale marque-t-elle la fin du triomphalisme financier ? Demandez à l'homme de la rue de citer les 10 plus grandes innovations du monde actuel, vous n'entendrez sans doute pas souvent mentionner la formule de Black-Scholes qui permet d'évaluer le prix d'une option. Mais pour la communauté financière, les formules innovantes qui ont ouvert la voie aux stratégies modernes de couverture des risques ont autant de valeur pour la période de rapide croissance que nous venons de connaître, que les téléphones portables, les ordinateurs ou Internet.

Pendant ces 12 derniers mois, les défenseurs de la finance avaient la partie facile. En aidant à répartir les risques, les techniques financières sophistiquées favorisaient la croissance économique. Les macroéconomistes célébraient la "grande modération" du cycle mondial des affaires, les récessions paraissant moins brutales et moins fréquentes. Et la communauté financière faisait tant et plus d'argent, créant des régiments de millionnaires et même de milliardaires à travers le monde.

Les gouvernements applaudissaient eux aussi. Dans les pays anglophones, les présidents et les Premiers ministres, pour ne pas mentionner certains dirigeants importants de banques centrales, se félicitaient de la supériorité d'un système financier qui suscitait l'envie du reste du monde. Quand les dirigeants français et allemands se sont plaints des pieuvres de la nouvelle finance qui peuvent étendre librement leurs tentacules en faisant courir des risques énormes à l'économie mondiale, ils ont été raillés comme mauvais perdants. Des petits pays comme l'Islande ont décidé de réagir en privatisant leurs banques et en établissant leurs propres centres financiers. Si l'on ne peut pas être la Silicon Valley, pourquoi ne pas créer un mini Wall Street ?

Aujourd'hui, les banques islandaises ayant empruntés des sommes qui représentent plusieurs fois le PIB de l'Islande, sont dans une situation quasi désespérée, avec des dettes bien supérieures à ce qui peut être absorbé par les contribuables de ce petit pays. Même les conservateurs suisses ont succombé aux sirènes de la haute technologie financière et aux richesses qu'elles laissaient entrevoir. Et maintenant, les deux plus grandes banques suisses sombrent sous le poids d'un passif qui représente plusieurs fois le revenu du pays.

Certes, le plus catastrophique de tous les sauvetages d'entreprise est l'absurde chèque en blanc donné par le gouvernement américain aux deux géants du refinancement sur le marché immobilier que sont Fannie Mae et Freddie Mac qui détiennent ou garantissent 5000 milliards de créances qui apparaissent de plus en plus douteuses. Il est paradoxal de voir le secrétaire du Trésor américain, Hank Paulson - un ancien responsable de Goldman Sachs, une firme qui incarne le triomphalisme financier - en pointe des efforts déployés pour sauver ces monstres subventionnés par le gouvernement, alors qu'ils ne sont plus d'aucune utilité.

Les progrès dans le domaine financier ont eu potentiellement un impact positif en accroissant et en  lissant la croissance mondiale. Mais il y a aussi un élément cyclique dans le succès de la finance. Lorsque les prix de l'immobilier étaient à la hausse, les génies derrière la finance des crédits immobiliers semblaient infaillibles. Maintenant que les prix chutent, leur stratégie ne  paraît plus aussi brillante.

C'est une vieille histoire. Au début des années 18980, les techniciens de la finance ont inventé "l'assurance de portefeuille", une stratégie active de couverture des risques. Ils ont alors fait des montagnes d'argent. Malheureusement, quand les marchés mondiaux se sont écroulés en octobre 1987, leur assurance s'est révélée illusoire, car les marchés de couverture se sont écroulés aussi.

A la fin des années 1990, le hedge fund LTCM (Long-Term Capital Management) a convaincu le monde que ses partenaires étaient maîtres de l'univers. Pendant un certain temps, il a réalisé des profits hors norme, supposés dus à leur expertise financière sous-tendue par des prix Nobel. En 1998, quand LTCM a fait faillite, il n'est devenu que trop évident que fondamentalement cette firme traitait une très grande quantité d'opérations sur les obligations avec un énorme effet de levier et un énorme risque.

Pour les gouvernements, la clé du succès pour parvenir à réguler les marchés financiers consiste à  maintenir un niveau de contrainte raisonnable durant les périodes de boom de manière à ne pas faire courir un risque excessif à l'argent des contribuables. Malheureusement ce n'est pas facile à réaliser, car durant les périodes fastes, ceux qui avertissent des risques font figure d'oiseau de mauvais augure. C'est pourquoi il est important que les gouvernements acceptent occasionnellement des erreurs de la part des firmes financières. C'est la seule manière de parvenir à imposer une véritable discipline aux actionnaires, aux détenteurs d'obligations et aux dirigeants d'entreprise.

La période dorée de triomphalisme financier que nous connaissons touche-t-elle à sa fin ? Dans beaucoup de pays, même aux USA, on dit que le moment est venu de veiller à ce que le système financier dans son ensemble, y compris les hedge funds et les banques d'investissement, soient davantage réglementés.

Les firmes financières crient au meurtre, mais il n'est pas sûr qu'une réglementation financière plus étendue et mieux faite soit une mauvaise chose. Dans la recherche sur l'histoire des crises financières internationales que j'ends avec le professeur Carmen Reinhart, nous découvrons que les périodes de f

Personne ne suggère qu'il faille revenir à la "répression financière" des années 1950, mais la dernière crise montre que la réglementation financière mondiale doit être réactualisée. Il faut encourager l'innovation financière, mais pas hors tout contrôle. Autrement, nous serons enfermés pour toujours dans un système où le contribuable doit venir au secours des banques en difficulté, alors que les riches actionnaires récoltent des bénéfices somptueux durant les périodes fastes. Il est temps d'assaisonner le triomphalisme financier d'un peu d'humilité et de bon sens.

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