Sunday, November 23, 2014
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La fin de l’histoire (économique) ?

PARIS – Certains travaux académiques, pour des raisons qui restent en partie obscures, laissent une trace durable dans l’histoire intellectuelle. C’est le cas de celui de John Maynard Keynes, “Perspectives économiques pour nos petits-enfants”.

L’importance de cet article de Keynes reposait non pas tant sur la manière dont il répondait aux questions qu’il posait, mais sur la nature même de ces questions. Le fonctionnement même du système capitaliste pourrait-il aboutir à la résolution du problème de la rareté économique – et, de là, à la fin du capitalisme lui-même ? À quoi pourrait ressembler la vie des gens dans un tel monde ?

Keynes a commencé à examiner ces questions par le calcul des intérêts composés et de son résultat spectaculaire lorsqu’on l’applique à une longue période. Avec un taux de croissance de 2%, n’importe quel chiffre, y compris le PIB, sera multiplié par 7,5 en un siècle. Le problème économique – qui est à la base de l’économie – pourrait-il être résolu par une telle augmentation ?

La réponse de Keynes est un “oui” franc, car une telle augmentation permettrait selon lui de satisfaire ce qu’il nomme “les besoins absolus”. Assurément, Keynes est bien conscient que les besoins relatifs – faire aussi bien que les autres – ne seront jamais satisfaits, mais il pense qu’ils deviendraient secondaires, si éloignés de la quête d’une “bonne vie” que chercher à les satisfaire serait perçu comme une forme de névrose. Au lieu de cela, selon Keynes, nous apprendrions progressivement comment “consacrer nos énergies à des buts autres que des buts économiques”.

C’est ici que l’arithmétique cède la place à la complexité de la nature humaine. Comment pouvons-nous définir les “besoins absolus” ? Sont-ils indépendants de l’époque et du lieu ? Étaient-ils les mêmes au début du XXe siècle qu’aujourd’hui ?

La thèse de Keynes est ici mise à mal. Dès que l’on abandonne la fiction économique de Robinson Crusoé, les besoins absolus s’avèrent indifférenciables des besoins relatifs, parce que les biens nécessaires à la satisfaction de nos besoins changent. Par exemple, l’espérance de vie a augmenté avec le temps grâce au progrès de la médecine et de l’hygiène, et du fait de la plus grande qualité et diversité des biens (une alimentation plus sûre, par exemple). La demande de meilleurs biens (et services) pour satisfaire nos besoins semble infinie et constitue un moteur pour la science et de l’innovation.

Si Keynes s’est appuyé si lourdement sur cette taxinomie tellement simpliste des besoins humains, c’est peut-être afin d’étayer sa thèse selon laquelle “le problème économique n’est pas …le problème éternel de l’humanité.” Si ce point de vue peut paraître exagéré à ceux d’entre nous qui croient au progrès économique et social, elle n’en recèle pas moins une part de vérité. Au moins, la rareté ne serait plus une question de vie ou de mort. Il suffirait pour cela d’une augmentation du niveau de vie et de la cohésion sociale – le refus de la mise en danger de la vie des plus pauvres du fait d’un défaut de redistribution. Cela ne résoudrait toutefois pas pour autant le problème économique, car il n’existe pas “d’état stationnaire” dans lequel, tous les besoins étant satisfaits, l’humanité cesse d’espérer un avenir meilleur.

Mais le ton emphatique de Keynes laisse à penser qu’il croit à sa propre taxonomie des besoins. Ce que Keynes trouve le plus détestable, c’est le capitalisme comme une fin en soi. Le capitalisme est un moyen efficace, mais le communisme pur est la seule fin morale de tout système économique. À partir de là, “On verra dans l’amour de l’argent…un penchant plutôt morbide, une de ces inclinations plus ou moins criminelles, plus ou moins pathologiques, que l’on remet avec un frisson au spécialiste des maladies mentales”.

Pour Keynes, seuls ceux qui pourront sublimer leurs besoins relatifs non satisfaits en un idéal plus élevé trouveront le chemin du nouveau paradis. “Nous honorerons ceux qui sauront nous enseigner à cueillir chaque heure et chaque jour de façon vertueuse et bonne, ces gens merveilleux qui savent jouir immédiatement des choses, les lys des champs qui ne peinent ni ne filent”.

Keynes semble préconiser une sorte de communisme des élites. Bien entendu, dans un monde d’abondance, on peut espérer que la classe des élites s’élargisse toujours plus. Toutefois, si tous les économistes devraient s’efforcer de répondre à la question des finalités du système économique et de sa fin possible, la thèse keynésienne sur les besoins humains reflète un mélange très singulier d’arrogance et de naïveté. Il n’est pas surprenant qu’elle n’ait pas survécu.

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