Thursday, October 30, 2014
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La longue traîne du dollar

NEW DELHI – La crise économique actuelle et les déficits à répétition des États-Unis ont multiplié les remises en question du rôle central du dollar dans l'économie mondiale. Les tentatives récentes pour internationaliser le renminbi chinois ont entraîné des spéculations sur des changements imminents du système monétaire mondial. Bon nombre d'éminents économistes, notamment des membres d'un comité des Nations Unies dirigé par le récipiendaire du Nobel Joseph Stiglitz, recommandent un « système international de réserve » qui mettrait fin à l'hégémonie du dollar. Mais la longue histoire des monnaies pivots mondiales nous enseigne plutôt que les jours de la dominance du dollar sont loin d'être comptés.

Déjà à des époques plus reculées, l'Inde dégageait d'importants excédents commerciaux avec l'Empire romain et, comme Pline l'écrivait au premier siècle, « Chaque année, l'Inde soutirait de Rome 50 millions de sesterces ». Ce déséquilibre commercial a entraîné une hémorragie de pièces d'or et d'argent, créant des pénuries de ces métaux à Rome. En des termes modernes, l'économie de l'Empire romain était en contraction monétaire constante.

Rome s’est ajustée en réduisant la teneur en métaux précieux des pièces (l’équivalent antique de la monétisation), ce qui a fait connaître à l’empire une période d’inflation soutenue. Or, il n’est pas rare dans des fouilles archéologiques en Inde de découvrir des pièces de monnaie romaines de périodes où la teneur en or ou en argent était pourtant déjà bien entamée.

Au XVIe siècle, la puissance de l’Espagne s’est trouvée fortement grandie de la conquête de l’Amérique du Sud. Entre 1501 et 1600, 17 000 t d’argent pur et 181 t d’or pur ont pris le chemin de l’Espagne en provenance des Amériques. L’afflux de liquidités a permis à l'Espagne de financer les guerres aux Pays-Bas, mais a également créé des conditions économiques expansionnistes et inflationnistes dans toute l’Europe.

Cette richesse n'a toutefois pas empêché l’Espagne de s'endetter de plus en plus, finissant même par renier sa dette à trois occasions – en 1607, 1627, et 1649 – voyant aussi sa position géopolitique s’éroder abruptement. Et pourtant les pièces en argent de la couronne espagnole (appelées “réaux de huit” ou dollars espagnols) ont gardé leur statut de devise principale utilisée dans le commerce mondial jusqu’à la guerre de l'Indépendance américaine. En fait, le numéraire espagnol avait cours légal aux États-Unis jusqu’en 1857, bien après que l’Espagne a cessé de compter sur l’échiquier mondial.

Dès le milieu du XIXe siècle, le commerce mondial opérait grâce à un régime monétaire bimétallique dont les fondations reposaient sur l’or et l’argent. Mais, s’inspirant des Britanniques, la plupart des principaux pays ont adopté l’étalon-or avant 1870.

La Banque d’Angleterre s’engageait à remettre une once d'or pur à 11/12 au porteur d’une livre sterling. Le régime de l’étalon-or a été perturbé par la Première Guerre mondiale, mais la Grande-Bretagne l'a repris en 1925. Toutefois, une fois la grande dépression installée, la Banque d’Angleterre a eu à choisir entre deux axes d'intervention : assurer des liquidités aux banques ou honorer l’étalon-or. La banque a opté pour la première intervention en 1931.

La livre sterling est demeurée une devise internationale de premier plan après la Deuxième Guerre mondiale. Même aussi loin que 1950 – plus d’un demi-siècle après que l’Amérique eût pris la place de la Grande-Bretagne au sommet des grandes puissances industrielles mondiales – 55 % des  réserves de change étaient détenues en livre sterling et un bon nombre de pays ont continué à arrimer leur monnaie à la devise britannique.

De cette brève histoire monétaire, on retient trois leçons distinctes. Premièrement, un régime monétaire mondial fondé sur des métaux précieux ne peut régler les déséquilibres fondamentaux du système économique international. Deuxièmement, les métaux précieux ne peuvent non plus résoudre le problème de l’inflation. Enfin, la devise pivot et les rouages internes du commerce mondial survivent bien souvent au déclin géopolitique du pays d’arrimage, et ce, pendant des décennies.

Un nouvel ordre économique s’est établi après la seconde guerre mondiale avec en son centre la devise américaine. Le régime monétaire de Bretton Woods a arrimé le dollar américain à un taux de conversion de 35 $ l’once d’or, les autres devises étant liées au dollar à un taux de change fixe, mais pouvant être ajustées dans certaines circonstances.

Le régime avait cependant un point faible : il pouvait soutenir l’expansion économique mondiale pour autant que les États-Unis fussent prêts à continuer à exporter des dollars en enregistrant des déficits commerciaux. Or, ce sont ces mêmes déficits qui saperont un jour les réserves des États-Unis qui leur permettaient de maintenir le cours de l'or à 35 $ l'once. En 1961, les États-Unis ont réagi par la création du London Gold Pool, forçant les autres pays à remettre aux États-Unis la moitié de ses pertes d'or. Mais cet arrangement fait rapidement des mécontents, la France abandonnant en 1967 le marché de l'or de Londres. Quatre ans plus tard, le système de Bretton Woods s'effondrait.

Officiellement du moins, car malgré les problèmes des années soixante-dix, le dollar est demeuré la devise dominante dans le monde, avec des cohortes successives de devises d'Asie qui viendront s'y arrimer. Comme dans le cas du régime monétaire de Bretton Woods, une économie périphérique (par exemple la Chine) pourrait rapidement croître en même temps que l'économie pivot (les États-Unis) bénéficierait d'un financement peu coûteux. La montée relative de la Chine n'a pas affaibli le rôle pivot du dollar, elle pourrait même l'amplifier. De fait, comme le Japon pendant la période de croissance rapide, la Chine a jusqu'ici résisté à l'internationalisation du renminbi.

Sommes-nous en train d'entrer dans un monde où le dollar ne serait plus la principale devise ? Même si la dernière grande récession a amené son lot de difficultés, rien n'indique que l'économie mondiale veuille se départir des billets verts américains. Les investisseurs sont encore disposés à financer les États-Unis à des taux d'intérêt extrêmement bas et l'indice nominal du dollar en fonction des échanges commerciaux ne s'est pas effondré non plus.

Même si la Chine prend en une décennie la place des États-Unis au sommet de l'économie mondiale, et puisqu'une devise pivot peut durer plus longtemps que la position géopolitique et économique de son pays émetteur, le dollar risque fort de demeurer la devise internationale dominante bien après que les États-Unis se fassent devancer.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier

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  1. CommentedPeter Hauer

    This article lists three conclusions. The first conclusion is irrelevant, and the second conclusion is simply mistaken. Mr. Sanyal said, “First, (based on history) a global monetary system based on precious metals does not resolve the fundamental imbalances of a global economic system.

    On its face, this is obviously true. But so what? A monetary system based on precious metals was never intended to “resolve the fundamental imbalances of a global economic system.” The only effective way for individual nations to correct their trade imbalances is to increase their productivity. Any other method (devaluing the currency, forcing interest rates lower, etc.) will only distorts the free market, and create investment bubbles along with inflation.

    Mr. Sanyal also said:
    “Second, precious metals do not resolve the problem of inflation.”

    He used the Roman Empire as an example. However, the Roman Empire effectively “went off” the gold standard, when they debased their coins (putting in less gold than the face value claimed). They were not really basing their money on the gold standard any more. So of course they suffered from inflation after they did that.

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