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L’option diplomatique

DENVER – Un diplomate russe de haut niveau, comparant la Corée du Nord et l’Iran, me dit un jour : « Les Nord-Coréens sont comme des enfants du quartier avec une boîte d’allumettes. Les Iraniens sont ceux dont nous devons vraiment nous préoccuper ».

Que les discussions entre le groupe 5 + 1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, plus l’Allemagne) et l’Iran, qui se sont achevées à Istanbul le 14 avril et qui doivent reprendre à Bagdad le 23 mai, aboutissent ou non reste très incertain. Le pari sûr serait de miser sur un échec. Mais les personnes de peu de foi doivent comprendre un fait essentiel, pourtant parfois obscur, concernant les négociations de cette sorte : elles ont lieu pour deux raisons.

La première est bien sûr de persuader le pays concerné à se rallier au point de vue des autres pays. Mais la seconde raison est que les négociations doivent également servir à démontrer que tout ce qui pouvait être fait a été fait avant d’envisager d’autres étapes – et en particulier la décision extrêmement risquée d’une intervention militaire. Un engagement militaire nécessite d’être largement accepté au plan international, et cette condition ne peut être réunie qu’à la suite d’efforts diplomatiques de bonne foi.

Une diplomatie efficace n’est pas seulement une affaire de contenu. Elle tient également au calendrier et à la séquence des négociations. Ceux qui soutiennent la solution militaire au problème des velléités nucléaires de l’Iran, sans défendre au préalable des mesures économiques et diplomatiques comme celles qui sont aujourd’hui appliquées aux exportations iraniennes, passent à côté de cette question. Rares sont les dirigeants politiques sérieux à se prononcer aujourd’hui en faveur de la guerre. Ceux qui l’ont fait n’ont réussi qu’à faire flamber le cours du brut, parce que les marchés, inquiets des répercussions d’une action militaire sur la région, réagissent aux réponses belliqueuses de l’Iran.

Un autre prétexte évoqué par les va-t’en-guerre pour écourter les négociations diplomatiques avec l’Iran est celui d’Israël. L’État hébreu, à portée des missiles à tête nucléaire iraniens, est donc le plus menacé par cette possibilité. Un pays prêt à se battre jusqu’au dernier Israélien est un cliché facile pour ceux qui n’envisagent pas de prendre eux-mêmes de risques. Mais encourager Israël à faire ce que d’autres pays, ayant des moyens autrement plus importants, rechignent à faire est demander beaucoup à un petit pays du Proche-Orient qui fait face à de nombreux problèmes, en particulier avec ses voisins immédiats.

Il faut savoir qu’Israël n’a pas suivi l’évolution de la situation politique en Égypte avec espoir, mais avec une inquiétude croissante. Les Israéliens voient aussi plus clairement que beaucoup la nature probable du prochain régime syrien (un indice : il ne sera probablement pas composé uniquement d’utilisateurs de Facebook et twitter).

Alors que plusieurs États arabes s’inquiètent nuit et jour de la possibilité d’un Iran nucléarisé, ils sont étonnamment peu enclins à soutenir une intervention militaire israélienne. Nous sommes, il est vrai, au Moyen-Orient où, comme le dit la vieille blague, le scorpion pique le chameau qui lui fait traverser le canal de Suez, sachant qu’ils se noieront tous les deux.

« La guerre est un moyen sérieux en vue de fins sérieuses », comme le disait Carl von Clausewitz il y a près de 200 ans. Les pays qui en ont souffert savent mieux que d’autres quelles en sont les séquelles pour les générations suivantes. La guerre est sans doute l’entreprise humaine la plus porteuse de conséquences imprévues. Défendre une action militaire séparée d’autres efforts, même si les chances de succès de ces efforts sont maigres, revient à exiger beaucoup non seulement des pays qui sont censés la soutenir, mais surtout des hommes et femmes qui y participeront.

La séquence adéquate des mesures destinées à résoudre les points chauds du globe est essentielle pour rallier un soutien international à une action ultérieure. Les frappes aériennes qui ont finalement mis fin à l’emprise de Slobodan Milosevic sur le Kosovo (et ensuite sur la Serbie même) ont été rendues possibles  par les efforts diplomatiques prolongés des Etats-Unis, de l’Union européenne et de la Russie.

A l’époque, personne n’a jugé que l’option pacifique n’avait pas été prise suffisamment en considération, raison pour laquelle mettre rapidement fin à l’action diplomatique est souvent une erreur.  La plupart des pays ne soutiendront pas une solution militaire avant d’être sûrs que toutes les autres mesures de persuasion (et de coercition) ont échoué.

Même si elles ne débouchent pas sur une intervention militaire, les négociations ont d’autres avantages. A la veille du début des discussions à six sur le désarmement de la Corée du Nord, plusieurs sondages d’opinion en Corée du Sud ont montré qu’un pourcentage substantiel de la population accusait les Etats-Unis d’être responsables de la menace nucléaire de la Corée du Nord. Bien que les négociations du groupe des six aient échoué à éliminer cette menace, elles ont fait en sorte que les Etats-Unis ne soient plus désignés comme le coupable.

Les aspirations nucléaires de l’Iran sont un problème qui, faute d’être résolu, pourrait conduire à une escalade dangereuse, et amener des pays comme l’Arabie saoudite, la Turquie, les Etats-Unis et Israël à réévaluer leurs options. Mais ces options deviendront beaucoup plus claires et durables si la voie diplomatique est soigneusement explorée en premier lieu.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin