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Les dangers de la réduction des déficits

NEW YORK – Une vague d’austérité budgétaire s’abat sur l’Europe et l’Amérique. Nombreux sont ceux qui ont été surpris par l’ampleur des déficits budgétaires – tout comme par l’ampleur de la récession. Et malgré les protestations des disciples de la dérégulation, qui souhaiteraient voir le gouvernement rester passif, la plupart des économistes estiment que ces dépenses gouvernementales ont fait la différence en permettant d’éviter une autre grande dépression.

La plupart des économistes s’accordent aussi sur le fait que c’est une erreur de ne regarder qu’une seule colonne d’un bilan (que ce soit pour le secteur privé ou le public). Il faut non seulement regarder ce que doivent les entreprises ou le pays mais aussi les actifs. Cela devrait permettre de répondre aux faucons de la finance et à leurs avertissements alarmistes à propos des dépenses du gouvernement. Après tout, même les faucons du déficit admettent que nous devrions nous attarder moins sur les déficits d’aujourd’hui que sur la dette nationale à long terme. Car investir dans l’éducation, les technologies et les infrastructures, peut en fait entrainer une baisse des déficits à long terme. La myopie des banques a contribué à créer une situation de crise ; nous ne pouvons pas admettre que la myopie du gouvernement – encouragé par le secteur financier –laisse perdurer plus longtemps cette situation.

Une croissance plus rapide et les retours sur les investissements publics rapportent plus de revenus fiscaux, et des retours de 5 à 6 % suffisent largement à compenser une augmentation temporaire de la dette nationale. Une analyse de la rentabilité sociale (qui prendrait en compte les impacts autres que sur le budget) fait apparaître que de telles dépenses, même lorsqu’elles sont financées par la dette, sont encore plus intéressantes.

Enfin, la plupart des économistes conviennent que, mis à part ces considérations, la taille appropriée d’un déficit dépend en partie de l’état de l’économie. Une économie plus faible requiert un déficit plus lourd et la pertinence de l’ampleur d’un déficit au cours d’une période de récession dépend de circonstances précises.

Et là, les économistes sont divisés. Il est toujours très difficile de faire des prévisions, surtout en période de turbulences. Ce qui s’est passé n’arrive (heureusement) pas tous les jours ; il serait insensé d’utiliser les analyses des reprises passées pour prédire ce que sera celle-ci.

En Amérique, par exemple, les créances douteuses et les saisies sont à des niveaux jamais observés depuis trois-quarts de siècle. Le crédit a connu en 2009 sa plus forte baisse depuis 1942. Les comparaisons avec la crise de 1929 sont aussi trompeuses, car l’économie est très différente aujourd’hui. Et presque tous les soi-disant experts se sont montrés faillibles – comme en témoignent les prévisions lamentables de la Réserve Fédérale américaine avant la crise.

Pourtant, la croissance économique aux Etats-Unis et en Europe reste anémique malgré l’importance des déficits ; les prévisions de croissance du secteur privé suggèrent qu’en l’absence d’un soutien continu du gouvernement, le risque d’une stagnation durable persiste, c’est-à-dire le risque d’une croissance trop faible pour ramener le chômage à des niveaux acceptables dans un avenir proche.

Les risques sont asymétriques : si ces prévisions s’avèrent erronées, et que la reprise est plus prononcée, alors, bien sur, les dépenses pourront être réduites et/ou les impôts relevés. Mais si ces prévisions sont justes, un arrêt prématuré des dépenses risquerait de pousser l’économie vers une récession. C’est une des leçons que nous aurions du tirer de l’expérience américaine de la grande dépression ; c’est aussi une des leçons à tirer de l’expérience japonaise à la fin des années 90.

Ces considérations concernent surtout les économies les plus touchées. Cela a été plus particulièrement difficile pour la Grande Bretagne, par exemple, que pour d’autres pays et ce pour une raison évidente : elle avait une bulle de l’immobilier (aux conséquences moindres cependant qu’en Espagne) et le monde de la finance, épicentre de la crise, a joué un rôle plus important dans son économie que ce ne fut le cas pour d’autres pays.

Les faibles performances britanniques ne sont pas le résultat de politiques plus mauvaises ; car comparé avec les Etats-Unis, le renflouage de ses banques et les politiques de relance de l’emploi retenues furent, sur bien des points, bien meilleures. La Grande Bretagne a évité l’énorme gâchis de ses ressources humaines ; un gâchis qui, en Amérique, associé à un taux de chômage très élevé, fait qu’une personne sur cinq recherchant un emploi à plein temps n’en trouve pas.

Au fur et à mesure que la croissance de l’économie globale reprendra, les gouvernements devront, bien sur, avoir envisagé une hausse des taxes et une diminution des dépenses. Déterminer le juste équilibre sera sans nul doute sujet à controverses. Des principes comme ‘il vaut mieux taxer les mauvaises choses que les bonnes’ pourraient suggérer d’imposer des taxes environnementales.

Le secteur financier a imposé d’énormes externalités au reste de la société. Le monde de la finance américaine a pollué la planète avec des prêts toxiques, et, selon le bon vieux principe du ‘pollueur-payeur’, il devrait se voir imposer des taxes. D’ailleurs, des taxes bien conçues imposées au secteur financier pourraient contribuer à alléger les problèmes causés par des ratios d’endettement excessifs et des banques qui sont trop grandes pour faire faillite. Taxer les activités spéculatives pourrait encourager les banques à mieux se concentrer sur le rôle sociétal clé qui est le leur de proposer du crédit.

Sur le plus long terme, la plupart des économistes s’accordent sur le fait que les gouvernements, surtout dans les pays industriels développés à la population vieillissante, devraient s’inquiéter de la viabilité de leurs politiques. Mais ne cédons pas à un fétichisme du déficit. Les déficits engagés pour financer des guerres ou des petits cadeaux au secteur financier (comme ce fut le cas à une énorme échelle aux Etats-Unis) entrainent des dettes sans aucun actif correspondant et alourdissent le fardeau sur les générations futures. Mais des investissements publics à fort retour qui payent plus qu’eux-mêmes peuvent vraiment contribuer au bien-être des générations futures ; il serait donc doublement stupide de les accabler de dettes provenant de dépenses improductives pour ensuite réduire les investissements productifs.

Des questions restent en suspens – du moins dans de nombreux pays, les perspectives d’une reprise solide sont au mieux à un ou deux ans. Pour l’instant, la situation est claire : cela ne vaut pas le coup de prendre le risque de réduire les dépenses publiques.