Friday, August 22, 2014
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Le printemps arabe des nations ?

JÉRUSALEM – Deux phénomènes se dessinent au Moyen-Orient depuis le printemps arabe ; l'un d'entre eux est déjà là, et l'autre est en devenir. Ce qui est arrivé est une première dans l'histoire moderne arabe, des régimes et des dirigeants autoritaires se sont faits renversés, ou sérieusement défiés, par des manifestations populaires, et non, comme dans le passé, par des coups militaires.

Ce qui ne s'est pas encore produit pourrait bien être aussi important que les événements déjà vécus. Même si les dictateurs associés aux juntes militaires ont été contestés du jour au lendemain, le printemps arabe ne s'est jamais vraiment rendu jusqu'aux monarchies conservatrices de la région. Les chefs des dynasties du Maroc, de la Jordanie, de l'Arabie saoudite et des États du Golfe (à l'exception de Bahreïn) demeurent plus ou moins fermement en selle. Pourtant, le régime saoudien est, sur beaucoup d'aspects du moins, beaucoup plus oppressif que ne l'étaient les anciens régimes égyptiens et tunisiens.

Bien sûr, la rente pétrolière aide au maintien de l'autocratie, mais ce facteur ne joue pas au Maroc et en Jordanie. Il semble que ces monarchies jouissent d'une forme d'autorité traditionnelle que les dirigeants nationalistes séculaires de la région n'ont jamais eue. En tant que descendants du Prophète, le roi du Maroc et le roi de Jordanie, ou en tant que gardiens des lieux saints de La Mecque et de Médine, comme en Arabie saoudite, les dirigeants de ces pays ont hérité d'une légitimité directement liée à l'islam.

La famille royale sunnite du Bahreïn régnant sur une majorité chiite est le seul régime monarchique qui a été sérieusement menacé par le printemps arabe, et c'est précisément ce clivage sectaire qui semble avoir été le principal ingrédient du soulèvement qui a été brutalement réprimé avec l'aide militaire des Saoudiens.

Or, malgré tous les succès incarnés par les contestations de la place Tarhir au Caire, renverser une dictature est une chose – une mise en scène se déroulant sur quelques semaines – alors qu'une transition vers une démocratie vigoureuse qui fonctionne en est une autre. Dans ce cas-ci, un long processus est en cause, et son aboutissement, illustré par les transitions postcommunistes en Europe de l’Est, dépend de conditions préalables critiques.

Lorsque ces conditions existent, par exemple, une société civile autonome et dynamique, comme celle de la Pologne, ou une forte tradition de pluralisme, de représentation, et de tolérance avant l'imposition du régime autocratique, comme en République tchèque, la transition est relativement harmonieuse. Lorsqu'elles sont absentes ou faibles, comme en Russie ou en Ukraine, le résultat est beaucoup plus problématique.

En termes simples, de meilleures perspectives pour des pays comme l’Égypte ne peuvent reposer sur les images exaltantes de CNN ou d'Al Jazeera, ni sur le fait que des cohortes de jeunes gens, bien formés et parlant l'anglais sont connectées sur Facebook et Twitter. La grande majorité des Égyptiens ne campait pas sur la place Tarhir, et bon nombre d'entre eux n'ont même pas accès à l'électricité et à l'eau potable, encore moins aux réseaux sociaux électroniques. La démocratie et la liberté de parole ne sont pas ce qui les préoccupe le plus.

La majorité silencieuse de l’Égypte s'identifie ainsi à l'authenticité représentée par divers groupes islamiques, alors que les principes de démocratie et des droits civils leur semblent être des concepts abstraits importés de l’Occident. La formidable victoire des Frères musulmans et du Parti Al-Nour en Égypte et celle d'Ennahda en Tunisie ne doit donc pas surprendre. Le même scénario pourrait se dérouler en Syrie, dans l'éventualité où le président Bashar al-Assad perde le pouvoir, alors que l'exemple de la Libye post-Kadhafi ou du Yémen post-Saleh illustre les difficultés que ces pays rencontrent dans la construction d'un régime démocratique cohérent.

Un regard réaliste sur les perspectives de l’Égypte, ne devrait pas exclure la possibilité que les militaires et les Frères musulmans, les deux plus grandes forces du pays, finiront par trouver un mode de partage du pouvoir. La vision de la démocratie qu'a le mouvement des frères est tout sauf libérale : obtenir une majorité du scrutin, selon ses porte-paroles, permet au vainqueur de gouverner selon ses principes. Les droits des minorités, les contrepoids institutionnels au pouvoir du gouvernement, les droits de l'homme, les aspects libéraux de la démocratie, en sont complètement absents.

Une autre dimension, plus fondamentale encore, relative aux changements actuels et futurs dans la région pourrait également se révéler. La plupart des frontières internationales au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ont été dessinées par les pouvoirs impériaux – la Grande-Bretagne, la France et l'Italie – soit après la Première Guerre mondiale et le démantèlement de l’Empire ottoman (les accords de Sykes-Picot), soit avant, comme en Libye et au Soudan. Mais en aucun cas, ces frontières ne correspondent à la volonté populaire locale ou aux frontières ethniques historiques.

En d'autres termes, aucun de ces pays, sauf l’Égypte, ne formait une entité politique distincte. Jusqu'à tout récemment, leurs dirigeants avaient comme intérêts communs de garder bien close la boîte de Pandore de la question des frontières.

Les choses ont changé, et on assiste maintenant à une remise en question des frontières de la région imposée par les empires coloniaux. En Iraq, l'émergence d'une région autonome kurdedans le nord de l'Irak est la fin de facto de l'État centralisé de Saddam Hussein contrôlé par des Arabes. Avec l'indépendance du sud du Soudan,le reste du Soudan à dominante arabe pourrait se voir encore plus divisé, le Darfour étant le prochain à vouloir se séparer.

En Libye, les autorités transitionnelles risquent d'éprouver de grandes difficultés à créer une structure politique cohérente pouvant rallier la Cyrénaïque et la Tripolitaine, deux provinces très différentes qui ne sont restées unies que par le joug brutal du régime Kadhafi. Déjà à Benghazi surgissent des demandes pour une plus grande autonomie, et même pour l'indépendance pure et simple.

De même, l'unité du Yémen est loin d'être assurée. Les divisions ressurgissent entre le sud et le nord, qui étaient autrefois deux pays distincts, dotés d'histoires totalement différentes, jusqu'à l'instauration de la dictature de Saleh.

Dans la Syrie post-Assad, les clivages ethniques et les schismes religieux entresunnites, alaouites, Druzes, chrétiens et Kurdespourraient également menacer l'unité du pays. Malgré la brutalité de l'argument, Assad pourrait bien avoir raison : seule sa poigne de fer peut tenir le pays ensemble. Et les développements en Syrie auront des incidences certaines sur le Liban voisin.

La chute des autocraties communistes de l'Union soviétique, de la Yougoslavie et même de la Tchécoslovaquie a amené une gigantesque vague de nouveaux États. Il ne faudrait donc pas s'étonner, si la démocratisation du monde arabe, malgré la difficulté de la tâche, amène dans son sillon un nouveau découpage des frontières. Reste à voir si cela se fera violemment ou pacifiquement.

Traduit de l'anglais par Pierre Castegnier.

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  1. CommentedMichael Griffin

    The observation about the monarchies begs an interesting question: If the former royal families of the Arab Spring countries were to return, would they enjoy sufficient legitimacy to return to their thrones?

  2. CommentedHamid Rizvi

    I would not be too hasty about the desire for any sort of spring in the Monarchies not yet at least. There is too much unfinished business in the already sprung nations. While, Egypt may continue its crooked path to some sort of demogoguery the situation in Libya is far from settled. To this day, most of Libya is still under the control of the Young gun toting militia and self styled macho men vigilantes. It is going to take a herculean effort to get the guns out of their hands and help them safely rid of the unspent adranaline.

    Then, there follows a debate for now all these countries as to the "style" or strain of democracy they would wish to implement. These are all Islamic countries with a reasonable supply of hardliners and hard core Islamists. Last, I checked Islam has some compatibity issues with "Pure" democracy. We are not even talking of civil society, or vibrant institutions. I am speaking plainly of the fact that Islam and democracy cannot exist. There is no concept of seperation of religion and state in Islam. Religion defines the State. Even if these folks manage to bring about a George Bush type democracy the eternal battle of religion with state will prevail for eternity.

    In other words the World has a lot of failed states to look forward to.

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