Friday, October 31, 2014
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Le miroir américain

Qu'apportera l'année à venir à l'économie mondiale ? Qu'adviendra-t-il de la production dans le monde en voie de développement et dans le riche noyau industriel ? En effet, oserons-nous encore maintenir cette distinction ? Après tout, la plupart des pays riches sont entrés dans une ère post-industrielle tandis que les pays en voie de développement ont désormais (ou auront bientôt) une part de leur population travaillant dans « l'industrie » aussi importante que celle des riches nations du monde.

Aux Etats-Unis, les peurs qui existaient neuf mois auparavant quant à la possibilité que l'économie américaine succombe à la déflation se sont dissipées. Reste le sentiment d'une immense opportunité gaspillée.

Depuis l'entrée en fonction de George W. Bush, la croissance annuelle réelle du PNB de l'Amérique a totalisé en moyenne 2,3 %, un rythme qui aurait été accueilli comme normal et satisfaisant lorsque le père de George W. Bush ou Ronald Reagan étaient présidents, mais qui, après la prospérité de l'ère Clinton, semble désormais médiocre et stagnant. En effet, il est clair que l'économie américaine aurait pu croître bien plus rapidement.

Le Bureau américain des statistiques du travail signale une chute du rapport emploi/population de 64,4 % en 2000 à 62,3 % à l'heure actuelle, conjointement avec un déclin de l'emploi du personnel non agricole au cours de cette période qui est passé de 131,8 millions à 130,2 millions. Sous-tendant le cycle économique, la progression rapide de la révolution des technologies de l'information active la croissance de la productivité américaine aussi vite (ou plus vite) que jamais. Si la Réserve fédérale avait manifesté une plus grande agressivité pour réduire les taux d'intérêt ou si Bush et le Congrès avaient adopté des réductions d'impôts visant à développer la demande sur le court terme et l'emploi, l'économie américaine se serait développée à un rythme sans précédent en l'espace d'une génération et demi.

L'économie américaine saisira-t-elle l'occasion qui s'offre à elle de croître rapidement au cours de l'année à venir ? Probablement. A moins qu'un emploi stagnant entraîne une réduction soudaine de la consommation des ménages, les remises d'impôts et les faibles taux d'intérêt devraient amener l'économie américaine à un taux de croissance de 4 % au cours de l'année à venir.

Cette expansion pourrait ne pas suffire pour engendrer un nombre important d'emplois et diminuer considérablement le taux de chômage, mais s'avérer suffisante pour que les Etats-Unis puissent continuer à être le seul composant du noyau post-industriel de l'économie mondiale à croître le plus rapidement. Mais l'économie du noyau post-industriel dans son ensemble continuera à ressembler à un avion avec un seul moteur en état de marche. La croissance réelle du PNB au Japon et en Europe occidentale n'a que peu de chances d'atteindre ne serait-ce que la moitié du rythme des Etats-Unis.

Toutefois, l'absence de croissance rapide en Europe occidentale et au Japon ne constitue pas un handicap énorme pour les pays en voie de développement car l'Europe et le Japon n'ont jamais été si ouverts aux importations en provenance des pays en voie de développement. Une croissance solide de la demande aux Etats-Unis entraînera une demande accrue pour des exportations vers les pays en voie de développement à un prix moindre par rapport aux prix en vigueur lorsque le dollar était plus fort.

Plus important, le monde en voie de développement a peu à craindre d'une panique soudaine déferlant sur Wall Street. Les taux d'intérêt nationaux américains sont si bas et la crainte d'un important déclin supplémentaire du dollar si grande qu'il est quasiment impossible d'envisager un retrait soudain du capital des pays en voie de développement au profit du noyau post-industriel. Ainsi, il est peu probable que 2004 répète l'exode de capitaux qui a frappé le Mexique en 1995 ou l'Asie de l'est en 1997-1998. Si l'hystérie gagne les marchés des capitaux mondiaux, il est bien plus probable qu'elle se manifeste sous la forme d'un exode des capitaux fuyant les Etats-Unis.

Toutefois, les tendances sur le long terme sont plus importantes que les cycles sur le court terme. La croissance de la productivité annuelle du travail aux Etats-Unis s'est accélérée progressivement au cours des 30 dernières années, passant de 1,2 % entre le milieu des années 1970 et le milieu des années 1990 à 4,2 % depuis 2000. La mesure dans laquelle le deuxième bond de la croissance de la productivité se maintiendra demeure incertaine, mais on peut parier avec certitude qu'une partie de ce bond connaîtra une activité soutenue.

La question la plus étrange est celle-ci : quand la croissance rapide de la productivité américaine induite par les technologies de l'information touchera-t-elle les autres pays riches ? Nous ne le savons pas, mais nous savons que cela sera. De même, nous ne savons pas à quelle date le commerce mondial des services de l'information (tels que le traitement des formulaires, la comptabilité et le service à la clientèle) connaîtra réellement une forte progression en raison de l'avènement d'Internet et du câble à fibres optiques. Mais nous savons que tout comme la croissance de la fin du 19 e siècle en matière de commerce des produits de première nécessité alimenté par les navires à vapeur de haute mer à coque en fer et le télégraphe sous-marin, cela sera.

Il y a une leçon à retenir de tout ceci : les gouvernements, les entreprises, les investisseurs, les travailleurs et les parents du monde entier doivent commencer à parier sur les tendances sur le long terme qui ont émergé au cours de la dernière décennie. Ces paris ne rapporteront sans doute pas au cours de l'année à venir, ni dans les deux prochaines années, ou les trois prochaines. Mais ils commenceront certainement à rapporter dans les dix prochaines.

Karl Marx n'avait pas complètement tort lorsqu'il a écrit que les pays les plus industrialisés sont des miroirs dans lesquels le reste du monde peut voir son propre avenir. Le miroir constitué par les Etats-Unis montre qu'il est extrêmement avantageux de tirer profit des changements économiques rendus possibles par la révolution des technologies de l'information. Le problème pour les autres pays est de savoir comment y parvenir.

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