Thursday, October 30, 2014
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La Thaïlande en rouge et jaune

BANGKOK – Après trois années consécutives de manifestations meurtrières, et alors que le mandat de l’Assemblée nationale arrive à son terme en décembre, la Thaïlande s’apprête à tenir de nouvelles élections. En fait, le Premier ministre Abhisit Vejjajiva a précisé qu’il demanderait la dissolution de la Chambre basse du parlement d’ici la première semaine de mai. Cette décision fait suite à une motion de censure déposée contre lui par l’opposition, à laquelle son gouvernement a tout juste survécu. Des élections législatives auront donc lieu vers le milieu de l’année.

Mais à la lumière de la volatilité politique de ces dernières années, cette apparence de stabilité et de respect des droits constitutionnels est trompeuse. En écho aux mouvements populaires ailleurs dans le monde, la situation en Thaïlande reste conflictuelle et polarisée entre un régime sur la défensive, qui tient Abhisit à bout de bras, et de nouvelles voix qui demandent à participer au processus politique. Toute issue pacifique à la situation nécessitera des concessions et des compromis éclairés.

Les manifestations ponctuant cette crise politique remontent à 2005, lorsque le gouvernement corrompu et abusif de Thaksin Shinawatra, élu cette année-là à une très forte majorité, a été renversé par un coup d’État. Deux ans plus tard, après que les militaires aient imposé une nouvelle constitution, le parti politique par procuration de Thaksin remportait d’autres élections, grâce au soutien de la base populaire des «amp#160;chemises rougesamp#160;» issue en majorité des régions défavorisées du nord et nord-est du pays qui lui étaient restées loyales.

Ses opposants, les «amp#160;chemises jaunesamp#160;» royalistes de l’Alliance du peuple pour la démocratie (PAD), ont à nouveau manifesté contre Thaksin en 2008, en même temps qu’un tribunal ordonnait pour la seconde fois la dissolution de son parti. En avril 2009, et à nouveau en avril-mai 2010, les chemises rouges privées de leur droit de vote ont occupé les rues de Bangkok pour demander la tenue de nouvelles élections. Ces manifestations ont été brutalement dispersées par l’armée, faisant 91 morts.

Malgré leurs revers et leur perte de crédibilité à la suite du saccage du principal quartier d’affaires de Bangkok, les chemises rouges ont cru en nombre et manifesté chaque mois contre le gouvernement Abhisit. Et après un hiatus de deux ans, les chemises jaunes sont elles aussi redescendues dans la rue pour faire part de leur déception concernant Abhisit.

La position actuelle du PAD est que tous les politiciens sont corrompus et que seule la monarchie offre une solution à la crise. Utilisant les arguments de la campagne anti-corruption et un nationalisme renaissant (lié à des conflits frontaliers périodiquement violents avec le Cambodge), le mouvement royaliste et conservateur préconise implicitement une solution extraconstitutionnelle à l’impasse politique thaïlandaise. Un nouveau coup d’État est leur réponse sous-entendue.

Bien que ces manigances n’aient rien de surprenant dans le contexte agité de la démocratie thaïlandaise, elles reflètent un schisme structurel plus profond. Le régime en place depuis six décennies, qui s’appuie sur une symbiose entre la monarchie et l’armée, est incapable d’accepter des élections qui donnent une voix aux masses rurales, involontairement éveillées par le mandat de Thaksin.

Cette base rurale, à laquelle se sont joints les pauvres urbains, compose le plus gros des chemises rouges. Elles demandent à se faire entendre au plan politique, une participation à l’économie du pays, aujourd’hui très inégalitaire, et la possibilité d’une ascension sociale, entrevue grâce aux programmes populistes de Thaksin. Ce mouvement, bien que conscient du fait que les politiciens élus soient enclins à la corruption, refuse aujourd’hui d’être privé du droit de vote et rejette des gouvernements comme celui d’Abhisit, concocté dans des baraquements militaires.

Mais pour la faction militaro-politique thaïlandaise et ses soutiens au sein de l’appareil judiciaire et de la bureaucratie, réprimer ces voix devient de plus en plus difficile. La Thaïlande est par ailleurs en butte à de nombreuses critiques pour ces lois de sécurité intérieure draconiennes.

Bangkok a par exemple été soumise soit à l’état d’urgence, soit à la loi de sécurité intérieure depuis plus d’un an, en violation des droits civiques fondamentaux. Le nombre de prisonniers politiques a atteint un chiffre record. Les chemises rouges sont persécutées dans tout le pays, et plusieurs de ses membres ont été assassinés dans des circonstances peu claires. Plus de 100.000 pages du web ont été bloquées en raison de leur contenu «amp#160;subversifamp#160;». Les actions en justice pour cause de lèse majesté se sont multipliées et les condamnations sont plus nombreuses que jamais.

Les efforts entrepris par l’élite politique pour mettre un couvercle sur la cocotte-minute thaïe semblent pourtant futiles. Les contraintes de la Guerre froide, qui ont profité à, et cimenté, l’alliance entre la monarchie et l’armée dans les annéesamp#160;1960 et 1970, ont été remplacées par les exigences de la démocratie. Face à la pratique courante d’achat de voix électorales et des politiciens notoirement corrompus, les électeurs refusent aujourd’hui de rester passifs.

Des solutions aux maux du pays doivent pourtant s’inscrire dans le cadre du droit et de la constitutionnalité. Un autre coup d’État militaire ne ferait que ramener la Thaïlande en arrière, la faisant passer du statut de singularité démocratique à celui de paria autoritaire sur la scène internationale.

Il y a pourtant moyen d’aller de l’avant. Le règne remarquable de 64 ans du roi Bhumibol Adulyadej, aujourd’hui âgé de 83 ans, a donné à la Thaïlande son unité et sa stabilité, tout en maintenant le communisme à distance et en permettant un développement économique régulier du pays, malgré ses inégalités. Mais les temps ont changé. Les régimes fermement ancrés ne peuvent durer que s’ils tiennent compte de et répondent aux demandes populaires. Il est bien sûr nécessaire de rejeter l’héritage de corruption et de populisme complaisant de Thaksin, mais l’éveil de l’électorat qui s’est produit, presque par hasard, au cours de son mandat, doit être encouragé, pas réprimé.

La Thaïlande a besoin d’élections qui ne soient pas faussées par des décisions judiciaires. Il sera également nécessaire de revoir la constitution héritée du coup d’État. Et les clauses de lèse majesté, qui permettent à chaque citoyen de dénoncer des propos jugés offensant pour la monarchie, doivent être clarifiées. Il serait peut-être préférable que la maison royale s’occupe de telles questions.

Mais ce n’est pas tout. L’opacité du Bureau de la propriété de la couronne, dont les biens sont estimés à 30 milliards de dollars, est une autre question qui devra être abordée un jour. Tout comme la question de la succession, alors que la monarchie constitutionnelle de la Thaïlande cherche sa voie face à un avenir incertain.

Ce sont des questions très sensibles, dans le contexte d’un antagonisme marqué entre les détenteurs d’intérêts particuliers dans l’ancien régime et ceux qui sont déterminés à mettre fin à ce qu’ils qualifient de privilèges et de droits d’ordre féodal. A moins que chaque partie ne fasse des efforts de bonne foi pour trouver des compromis, il est peu probable que la Thaïlande retrouve sa place au sein des démocraties prometteuses du monde.

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