8

Une victoire pour le Tea Party américain, une défaite pour le reste du monde

CANBERRA – L’échec d’un politicien conservateur américain de 80 ans, qui avait déjà servi six mandats au Sénat et qui n’est pas parvenu à rallier le soutien de son parti pour un nouveau mandat, n’aurait pas dû éveiller d’intérêt au-delà des Etats-Unis, ou même au-delà de son État. Mais la défaite cuisante du sénateur Richard Lugar lors des récentes primaires républicaines de l’Indiana, face à une campagne d’une bêtise choquante du Tea Party, a trouvé un écho dans les capitales mondiales, dont la capitale australienne.

Sur la plupart des sujets, Lugar est et a toujours été un conservateur dans l’âme. Ces dernières années, il s’est opposé à tous les principaux projets de loi du président Barack Obama, qu’il s’agisse du plan de sauvetage économique, de la réforme des soins de santé, ou de la réglementation des services financiers. Il a en outre, depuis toujours, été favorable à une législation anti avortement. Compte tenu de ses 36 ans de services au Sénat américain, de sa stature nationale et d’un électorat fondamentalement conservateur, sa réélection en novembre prochain semblait acquise. Mais cela n’a pas suffit pour convaincre les électeurs qui ont élu le trésorier de l’État, Richard Mourdock, avec 60% des suffrages contre 40% pour son rival.

Lugar était confronté à une double problématique. D’un côté, il appartenait à la vieille école qui trouvait nécessaire d’accepter des compromis sur les questions essentielles,

au-delà des clivages partisans au Sénat,  de façon à éviter le type de blocage potentiellement endémique au système présidentiel (contrairement au système parlementaire), où l’exécutif élu n’est pas assuré de disposer d’une majorité dans les organes législatifs. Si les positions partisanes sont strictement observées, le président américain peut se retrouver dans l’incapacité de faire adopter la moindre loi ou d’effectuer des nominations de hauts fonctionnaires.

Lugar a par exemple voté en faveur des nominations d’Obama à la Cour suprême. La position de Mourdock a en revanche consisté à dire que « l’esprit de bipartisme doit être de voir les démocrates se rallier au point de vue des républicains ».

De l’autre côté, et de la manière la plus inquiétante pour ceux qui espèrent une direction internationale décente et intelligente de la part des Etats-Unis, Lugar a été brocardé par ses adversaires pour son expertise en affaires étrangères et sa réputation d’homme d’État exceptionnel, qui joue depuis des décennies un rôle absolument central dans les questions de désarmement et de contrôle des armements. La réalisation maîtresse de Lugar a été l’élaboration, avec l’ancien sénateur démocrate Sam Nunn, du « Cooperative Threat Reduction Program » de 1992, une initiative universellement connue sous le nom de Nunn-Lugar et qui a permis le démantèlement de nombreuses armes nucléaires et autres armes de destruction massive de l'arsenal de l'ancienne Union soviétique.

Le sénateur a de plus fermement soutenu la vision d’Obama, comme celle de Reagan auparavant, d’un monde sans armes nucléaires, et son appui un nouveau traité START conclu avec la Russie, qui réduit le nombre d’armes stratégiques déployées, a été essentiel pour remporter de justesse sa ratification par le Sénat américain l’an dernier. Mais pour Mourdock et ses partisans, « le temps de la collégialité est révolu, il est aujourd’hui temps de passer à la confrontation ».

Une publicité télévisée en disait long sur le cynisme grossier de la campagne menée par le Tea Party. Elle comprenait deux extraits d’Obama disant « J’ai travaillé avec le sénateur républicain Dick Lugar pour faire passer une loi » et « Ce que j’ai fait est tendre la main au sénateur Dick Lugar ». Le contexte n’était pas précisé, mais ce qu’Obama a réellement dit était « « J’ai travaillé avec le sénateur républicain Dick Lugar pour faire passer une loi qui permettra de sécuriser et de détruire certaines des armes les moins bien gardées et les plus meurtrières qui soit » et « Ce que j’ai fait est tendre la main au sénateur Dick Lugar, un républicain, pour contribuer à la sécurisation d’armes nucléaires mal gardées ».

Avec la défaite de Lugar, et la disparition simultanée des derniers républicains modérés, dont la sénatrice Olympia Snowe du Maine, qui étaient prêts à donner la précédence aux intérêts nationaux sur les intérêts partisans, il est peu probable que le Sénat réunisse les 60 voix nécessaires à la ratification de nouveaux traités de contrôle des armements entre les États-Unis et la Russie, dans le cas où ceux-ci seraient négociés. De plus, le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires, destiné à remplacer un fragile moratoire international, ne peut entrer en vigueur sans la ratification du Sénat américain.

D’un point de vue plus personnel, je crains aussi que la défaite de Lugar annonce la fin d’une époque d’extrême civilité et de charme dans la manière dont se conduisaient les législateurs américains les plus proéminents. Alors que j’étais ministre des Affaires étrangères d’Australie, et en tant que responsable d’une ONG, il m’est arrivé de rencontrer Lugar à plusieurs reprises, et que nous soyons d’accord ou non sur les questions abordées, il s’est toujours montré d’une courtoisie exemplaire.

Je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec une autre occasion il n’y a pas si longtemps, lorsque j’accompagnais le ministre japonais des Affaires étrangères, Yoriko Kawaguchi, alors que nous étions co-présidents de la Commission internationale sur la non-prolifération et le désarmement nucléaire, lors d’une entrevue avec Jon Kyl, l’un des sénateurs le plus farouchement opposé pour des raisons idéologiques au contrôle des armements tel que l’envisage Obama. Lorsque nous sommes arrivés à son bureau, un collaborateur de haut rang de Kyl, me dit brusquement après avoir consulté le sénateur : « Nous avons accepté de parler uniquement au Japonais, pas à vous. Pourriez-vous partir s’il vous plaît ? »

Une autre manière parfaitement acceptable de le formuler aurait été « Désolé, nous avons mal compris et ne nous sommes préparés qu’à une session bilatérale. Serait-il possible de prévoir une réunion conjointe ultérieurement ? ». J’imagine que je dois être reconnaissant pour le « s’il vous plaît ». Je n’avais toutefois jamais vécu ce genre d’expérience à Washington et je crains qu’elle ne soit pas unique.

Par le passé, les inquiétudes concernant la qualité de la gouvernance américaine – notamment son arrogance apparente, son esprit de clocher et son incapacité à produire des résultats politiques cohérents, crédibles et décents – se sont pour l’essentiel révélées de courte durée. Ce sera peut-être de nouveau le cas. Mais la disparition du devant de la scène de Richard Lugar a fait naître de nouvelles appréhensions non seulement chez les Américains inquiets, mais également chez des décideurs politiques loin des Etats-Unis et de leurs querelles partisanes.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin