MEXICO CITY – Selon le dicton, c’est lorsque la marée se retire que l’on découvre qui a nagé sans son maillot de bain. Peu de pays sont sortis des eaux de la crise économique mondiale aussi nus que le Mexique. Sanglé par une baisse de son PIB de 8%, la plus forte de tous les pays d’Amérique Latine, le Mexique a aussi chuté dans le classement mondial de l’index de compétitivité, est à la traine dans la plupart des indicateurs sociaux clés, est déclassé par les agences de notation et constate une dégringolade des revenus pétroliers compte tenu de la chute de la production.
Selon les derniers chiffres officiels, 50,1 millions de Mexicains – sur une population totale de 104 millions – vivent en dessous du seuil de pauvreté et 17,5 millions n’ont pas assez d’argent pour manger. Un pays qui a donc les moyens de produire un Carlos Slim, reconnu comme étant la deuxième richesse de la planète, en produit des millions d’autres qui tirent le diable par la queue avec 2 dollars par jour. Le Mexique s’est longtemps considéré le champion de l’Amérique Latine, mais le Chili, la Colombie, et l’étoile montante, géant de la région, le Brésil, sont désormais loin devant.
Depuis plus de vingt ans, le pétrole est la bouée de sauvetage de l’économie mexicaine. Il a masqué des déformations économiques qui ont permis aux gouvernements successifs de remettre à plus tard les réformes structurelles nécessaires puisque le pétrole finançait le statu quo. Le Mexique s’est laissé flotter ainsi, soutenu par la bouée que représentaient les milliards du pétrole, sans avoir à faire l’effort de nager plus fort ou plus vite que ces concurrents dans la mer des marchés émergeants.
Mais maintenant que la production de la Pennex, monopole de l’état, dégringole, le pays doit se confronter à certaines vérités difficiles que le filon du pétrole avait maquillées. Le gouvernement est devenu trop dépendant sur des ressources non renouvelables et n’a donc rien fait pour approfondir ou élargir l’assiette de l’impôt. De plus, à l’exportation, le secteur industriel est devenu trop dépendant de la demande principalement américaine et la population elle aussi s’accroche aux versements envoyés par les migrants travaillant aux Etats-Unis.
La crise financière internationale a donc révélé l’incapacité d’innover de l’économie mexicaine, sa difficulté à favoriser l’investissement, à créer des emplois, ou encore à encourager la mobilité sociale. La faute n’en incombe pas uniquement aux timides mesures anticycliques du président Felipe Calderón, ni à la politique sociale du pays, ni à la chute des exportations de produits manufacturés, ni à la crise financière américaine. Le principal problème du Mexique est ailleurs.
Depuis vingt ans, les principaux accusés semblent être, comme toujours, la faible productivité, une mauvaise gestion macroéconomique, et des gouvernements divisés qui rendent presque impossible tout consensus législatif. Mais l’explication fondamentale se trouve dans un système capitaliste de copinage engorgé dans trop d’avantages acquis à maintenir. Les gouvernements les uns après les autres ont préféré préserver les loyautés corporatistes plutôt que de promouvoir la croissance économique et ont encouragé le clientélisme plutôt que l’innovation entrepreneurial et la mise en place d’un contexte économique concurrentiel.
Le Mexique est prisonnier d’un réseau de lobbies et de monopoles installés au cœur de secteurs d’activités déterminants pour la croissance économique : les télécommunications, l’énergie, les transports et les services financiers. Le moteur de ce réseau est alimenté par des faveurs politiques, des collusions, et le maintien des privilèges consentis par le gouvernement aux syndicats du secteur public en remerciement de leur soutien politique.
Dans leur nouvel ouvrage No Growth Without Equity? Inequality, Interests and Competition ( Pas de croissance sans équité ? Inégalités, intérêts et concurrence, ndt) les économistes Santiago Levy et Michael Walton déclarent que les avantages acquis et autres intérêts mal acquis sont susceptibles d’empêcher les changements qui permettraient à l’économie d’être plus productive et efficace. Il y a trop de syndicats, de monopoles, et de bureaucrates agissant tels des requins affamés, habitués à se nourrir des produits du pétrole et qui s’approprient l’extraordinaire richesse que produit le Mexique mais qu’il ne partage pas équitablement ni démocratiquement.
Encourager la croissance économique n’a malheureusement été la priorité ni du gouvernement Calderón ni celle de son prédécesseur, Vicente Fox. Les responsables politiques n’ont fait que bricoler avec la structure économique du Mexique, et ce depuis trop longtemps, avec des réformes incomplètes qui assuraient la stabilité politique mais n’apportaient pas de réelles réponses aux problèmes essentiels qui freinent l’innovation et la compétitivité.
Le résultat final est douloureusement clair : une économie qui a bien plus souffert de la crise financière que ses voisins du sud, des sphères d’influence inaccoutumées à la concurrence, des monopoles publics et privés que personne n’a la volonté politique de démanteler, et des pactes corporatistes qui siphonnent l’argent public pour des syndicats improductifs, contrariant ainsi la productivité et la croissance.
Ce qu’a prouvé la crise actuelle c’est que le Mexique ne peut pas continuer à barboter en faisant fi de sa nudité. Le pays a besoin de repenser les fondamentaux d’un système économique et politique dans lequel les intérêts et autres avantages acquis sont autant de voix qui s’opposent à toute réforme. Dans le cas contraire, le Mexique devra se battre pour survivre dans une mer infestée de requins lors de la prochaine marée.


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