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L’échec du ciblage d’inflation

by Joseph E. Stiglitz

New York – Les banquiers des banques centrales forment un club très fermé qui a ses modes et ses manies. Au début des années 80, ils sont tombés sous le charme du monétarisme, théorie économique simpliste prônée par Milton Friedman. Après que le monétarisme a été discrédité – à grands frais pour les pays qui y avaient succombé –, a débuté la quête d’un nouveau mantra.

Celui-ci est apparu sous la forme du « ciblage d’inflation », selon lequel chaque fois que la croissance des prix excède un niveau cible, les taux d’intérêts doivent être augmentés. Cette méthode rudimentaire repose sur une théorie économique médiocre et peu de preuves empiriques : il n’y a pas de raisons de croire que quelle que soit la source d’inflation , la meilleure solution est d’augmenter les taux d’intérêt. Espérons que la plupart des pays auront assez de bon sens pour ne pas recourir au ciblage d’inflation – mes pensées vont aux citoyens malchanceux des pays qui s’y risquent (parmi ceux qui ont officiellement adopté le ciblage d’inflation sous une forme ou sous une autre, citons : Israël, la République tchèque, la Pologne, le Brésil, le Chili, la Colombie, l’Afrique du Sud, la Thaïlande, la Corée, le Mexique, la Hongrie, le Pérou, les Philippines, la Slovaquie, l’Indonésie, la Roumanie, la Nouvelle-Zélande, le Canada, le Royaume-Uni, la Suède, l’Australie, l’Islande et la Norvège).

Aujourd’hui, le ciblage d’inflation est mis à l’essai – et échouera certainement. Les pays en développement doivent faire face à des taux plus élevés d’inflation non pas à cause d’une macro-gestion médiocre, mais de la forte hausse des prix du pétrole et des denrées alimentaires, qui représentent une plus grande partie du budget moyen des ménages que dans les pays riches. Par exemple, l’inflation frôle, voire dépasse, les 8 % en Chine. Au Vietnam, elle est encore plus élevée et devrait atteindre 18,2 % dans l’année ; en Inde, elle est de 5,8 % . De son côté, l’inflation américaine reste à 3 %. Cela signifie-t-il que les pays en développement doivent augmenter leurs taux d’intérêt plus que les Etats-Unis ?

Dans ces pays, l’inflation est importée en grande partie. Accroître les taux d’intérêt n’aurait que peu d’impact sur les tarifs internationaux des céréales ou du carburant. En effet, compte tenu de la taille de l’économie américaine, un ralentissement pourrait avoir plus d’effet sur les prix mondiaux qu’un ralentissement dans les pays en développement ; ce qui laisse entendre que, d’un point de vue mondial, les taux d’intérêt américains et non ceux des pays en développement devraient être augmentés.

Tant que les pays en développement continuent d’être intégrés dans l’économie mondiale – et ne prennent pas de mesures pour limiter l’impact des prix internationaux sur les prix nationaux – il n’est pas à exclure que les prix du riz et d’autres céréales dans les différents pays augmenteront avec les prix internationaux. Pour nombre de pays en développement, cette augmentation est une menace à trois niveaux : les pays importateurs doivent non seulement payer plus pour les céréales, mais aussi pour les faire venir et encore davantage pour les livrer aux consommateurs qui vivent loin des ports.

L’augmentation des taux d’intérêts peut réduire la demande mondiale, qui peut à son tour ralentir l’économie et contenir les hausses de tarifs de certains biens et services, en particulier non commerciaux. Mais à moins qu’elles ne soient prises à un niveau intolérable, ces mesures seules ne peuvent réduire l’inflation aux taux cibles. Par exemple, si les prix mondiaux de l’énergie et des denrées alimentaires augmentent à un taux plus modéré qu’actuellement – par exemple, 20 % par an – qui se répercute sur les prix intérieurs pour amener le taux d’inflation à, disons, 3 %, il faudrait baisser nettement les prix partout ailleurs, au risque d’un ralentissement marqué de l’économie et une augmentation du taux de chômage. Le remède serait pire que la maladie.

Que devons-nous faire ? Tout d’abord, il ne faut pas rendre les politiciens et les banques centrales responsables de l’inflation importée, ni leur attribuer le mérite d’une faible inflation lorsque la conjoncture mondiale est propice. Il est désormais reconnu qu’Alan Greenspan, ancien président de la Réserve fédérale américaine, est en grande partie responsable du désordre économique aux Etats-Unis. On le félicite aussi pour la faible inflation du pays au cours de son mandat. La vérité, c’est que l’Amérique des années Greenspan a profité de baisse des prix des denrées et de la déflation en Chine, qui a permis de maintenir les prix des biens manufacturés sous contrôle.

Ensuite, nous devons reconnaître que la hausse des prix provoque une forte angoisse, en particulier chez les personnes aux revenus moindres. Les émeutes et protestations dans certains pays en développement ne font que révéler ce malaise.

Les défenseurs de la libéralisation du commerce ont beau vanter ses mérites, ils ne seront jamais totalement honnêtes sur ses risques, contre lesquels les marchés garantissent rarement une assurance suffisante. Il y a plus de vingt-cinq ans, je démontrais que dans des conditions plausibles, la libéralisation du commerce pourrait tous nous appauvrir. Je n’argumentais pas en faveur du protectionnisme mais lançais plutôt un appel à la prudence : nous devons être conscients des risques et prêts à les surmonter. 

Lorsqu’il s’agit d’agriculture, les pays développés, comme les Etats-Unis et les membres de l’Union européenne, protègent les consommateurs et les agriculteurs contre les risques. Or, la plupart des pays développés n’ont pas les structures institutionnelles ni les ressources pour faire de même. Ils imposent généralement des mesures d’urgence telles que taxes ou interdictions d’exportations qui favorisent leurs propres citoyens, mais aux dépens d’autres citoyens.  

Pour éviter un retour de bâton encore plus violent de celui la mondialisation, l’Occident doit répondre rapidement et vigoureusement. Il faut supprimer les aides à la production de biocarburants, qui ont encouragé à passer de la production alimentaire à la production énergétique. Qui plus est, une partie des milliards alloués aux agriculteurs occidentaux devraient maintenant servir à aider les pays en développement à satisfaire leurs besoins alimentaires et énergétiques de base.

Plus important encore, il est nécessaire que les pays en développement tout autant que les pays développés abandonnent le ciblage d’inflation. Il est déjà assez difficile de tenir la distance face à la hausse des prix des denrées et de l’énergie. Le ciblage d’inflation – l’affaiblissement de l’économie et l’aggravation du chômage qui l’accompagnent – n’aura que peu d’impact : il ne fera que compliquer la survie dans ces conditions. 

Joseph E. Stiglitz, lauréat du « Prix Nobel » d’économie en 2001, est professeur d’économie à l’université de Columbia et co-auteur, avec Linda Bilmes, de The Three Trillion Dollar War: The True Costs of the Iraq Conflict.

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Commentaries

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nicolas
02:20:52 26 Aug 08

Inflation targeting is not failing

In his May commentary, Nobel Prize Laureate Joseph E. Stiglitz expressed sympathies to the inflation-targeting countries. As the Czech Republic is one such 'unfortunate' country, we have no option but to respond to this commentary and to rebut two key misinterpretations that Joseph E. Stiglitz makes in his article.

The first misinterpretation is the author's claim that inflation targeting works in such a way that interest rates have to be raised whenever inflation rises above the target. If the decision-making of inflation-targeting central banks was that easy, they would certainly not employ teams of leading economists and they would not make their decisions after long discussions. There are two basic reasons why they do so. First, inflation-targeting central banks take decisions not on the basis of current inflation, but on the basis of an assessment of the forecast for the future path of inflation. It is therefore necessary to draw up such a forecast and to discuss the risks pertaining to it. Second, even if the inflation forecast lies above the target, this does not mean the central bank has to raise interest rates. Inflation-targeting banks do not look solely at inflation, but also take into consideration future economic growth and unemployment. If the economy is in danger of falling into recession as a result of a supply shock, the central bank may leave interest rates unchanged or even cut them, even though the inflation forecast is above the inflation target. The decision-making on the optimum response to various types of shocks is not straightforward and may vary over time.

Mr Stiglitz's second misinterpretation is the notion that by changing interest rates inflation-targeting central banks only affect the level of demand and so cannot offset the growth in global prices of energy and food. No matter how open or closed an economy is, changing interest rates always has an impact on the domestic currency's exchange rate. A rise in interest rates leads to appreciation of the currency. Imported goods (including energy and food) thus become cheaper, exerting downward competitive pressure on domestic producers' prices. Cutting rates has the same consequences, only with the opposite sign. In many developing countries, this exchange rate effect is stronger than the effect on domestic demand.

The inflation-targeting countries' past (in the case of New Zealand almost 20-year) experience suggests that inflation targeting is the only regime that can cope flexibly with the impacts of external shocks. It is no accident that the growing list of countries operating this monetary policy regime is dominated by small, highly open economies, which are most exposed to such shocks. However, inflation targeting is not a recipe for small countries only. It can work equally well in large economies, including the USA. If the Federal Reserve was currently targeting inflation, Joseph E. Stiglitz's call for higher interest rates in the USA would certainly be heard.

Jan Filáček

Economist, Czech National Bank