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Joseph E. Stiglitz

Le problème américain du FMI

Joseph E. Stiglitz

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2006-05-15

La réunion du FMI de ce printemps, au cours de laquelle les délégués ont reçu pour nouveau mandat de « surveiller » les déséquilibres commerciaux qui contribuent lourdement à l’instabilité mondiale, a été louée comme une étape décisive. Cette nouvelle mission est d’une importance cruciale, que ce soit pour la santé de l’économie mondiale ou pour la propre légitimité du FMI.

Or, le Fonds est-il bien à la hauteur de cette nouvelle responsabilité ?

Il y a évidemment quelque chose de très spécial dans ce système financier mondial où le pays le plus riche au monde, les États-Unis, emprunte aux pays les plus pauvres plus de 2 milliards de dollars par jour – tout en continuant à les sermonner sur les principes de bonne gouvernance et de responsabilité fiscale. Ainsi, les enjeux sont grands pour le FMI chargé du maintien de la stabilité financière mondiale : si les autres pays finissaient par perdre confiance dans un État américain sans cesse plus endetté, les potentielles perturbations sur les marchés financiers mondiaux seraient gigantesques.

La nouvelle responsabilité du FMI est redoutable. Bien sûr, il sera essentiel pour le Fonds de se concentrer sur les déséquilibres mondiaux et non sur les déséquilibres bilatéraux. Dans un système de commerce multilatéral, l’importance des déficits commerciaux bilatéraux est souvent équilibrée par les excédents bilatéraux avec les autres pays. La Chine pourrait avoir besoin du pétrole du Moyen-Orient, mais les riches émirs et sultans – tant de richesse concentrée en si peu de mains – pourraient être davantage intéressés par les sacs à mains Gucci que par les marchandises produites en masse par la Chine. Ainsi, la Chine ferait face à un déficit commercial avec le Moyen-Orient et bénéficierait d’un excédent commercial avec les États-Unis. Or, ces déséquilibres bilatéraux ne nous apprennent rien quant à la contribution globale de la Chine aux déséquilibres mondiaux.

Les États-Unis jubilent d’avoir réussi à accroître le rôle du FMI. Effectivement, ils ont pensé qu’en faisant cela, ils augmenteraient la pression sur la Chine. Or, la jubilation américaine manque de perspective. Si l’on observe attentivement les déséquilibres commerciaux multilatéraux, l’on remarque que les États-Unis dépassent de loin tous les autres pays. En 2005, leur déficit commercial s’élevait à 805 milliards de dollars, alors que la somme des excédents de l’Europe, du Japon et de la Chine était seulement de 235 milliards de dollars. Si l’on doit réellement se concentrer sur les déséquilibres commerciaux, c’est à celui des États-Unis, le plus important au monde, que l’attention doit être entièrement portée.

La mission d’évaluation des déséquilibres mondiaux – à qui revient la faute et que devrait-on faire pour y remédier ? – implique à la fois des considérations économiques et politiques. Les déséquilibres commerciaux résultent, par exemple, des décisions intérieures concernant l’épargne et la consommation (dans quelle proportion devons-nous épargner et consommer, et quels biens ?). Ils sont également la conséquence des décisions gouvernementales quant aux impôts et aux dépenses publiques (déterminant le montant de l’épargne et du déficit gouvernementaux), quant aux règlements sur les investissements, aux politiques des taux de change et ainsi de suite. Toutes ces décisions sont interdépendantes.

Prenons un exemple, les énormes subventions agricoles américaines contribuent au déficit fiscal du pays, qui se traduit par une augmentation du déficit commercial. Or, ces subventions ont un impact sur la Chine et les autres pays en développement. Si la Chine réévaluait sa monnaie, ses fermiers seraient dans une situation encore plus dramatique. Mais, dans un monde où les échanges seraient encore plus libres, les subventions agricoles américaines impliqueraient une baisse des prix agricoles mondiaux et, par conséquent, des prix encore plus bas pour les fermiers chinois. En accordant ses largesses à ses riches exploitations agricoles, les États-Unis ne souhaitent sans doute pas aggraver le sort des pays pauvres, mais tel en sera sans doute le résultat.

Ceci pose un dilemme aux hommes politiques chinois. Subventionner leurs propres fermiers détournerait l’argent devant être alloué à des objectifs plus importants tels que l’éducation, la santé et les projets de développement les plus urgents. Ou bien la Chine pourrait essayer de maintenir un taux de change légèrement plus faible qu’à l’ordinaire. Si le FMI était réellement impartial, devrait-il critiquer la politique agricole américaine ou la politique de taux de change chinoise ?

Affirmer que les déséquilibres commerciaux d’un pays résultent de politiques peu judicieuses ou sont la conséquence naturelle de son contexte intérieur n’est pas une tâche aisée. Le déficit commercial d’un État équivaut à la différence entre investissements et épargne domestiques, et les pays en voie de développement sont traditionnellement encouragés à épargner autant que faire se peut. Bien sûr, la population chinoise a fait bien plus que répondre à de tels encouragements. Des programmes de compensation plus forts pourraient à l’avenir réduire le besoin d’épargne préventive, mais de telles réformes ne peuvent pas être accomplies du jour au lendemain. L’investissement est fort, mais s’il continue à croître, il risque d’entraîner une mauvaise répartition de l’argent et de fait, la réduction du déséquilibre commercial de la Chine semble difficile à réaliser.

Par ailleurs, une modification du taux de change chinois n’aurait que peu de conséquences sur le déficit commercial multilatéral américain. Les États-Unis n’auraient qu’à cesser d’acheter du textile chinois pour en importer du Bangladesh. Il est difficile de concevoir comment une modification du taux de change chinois pourrait avoir un effet important à la fois sur l’épargne et l’investissement américain – et parvenir ainsi à redresser les déséquilibres mondiaux.

Avec un déficit commercial américain comme principal facteur du déséquilibre mondial, l’essentiel de notre attention devrait porter sur l’épargne nationale – une question épineuse pour tous les gouvernements américains au cours des dernières décennies, fréquemment discutée lorsque je dirigeais le conseil économique du Président Clinton. Bien qu’il soit vrai que les préférences fiscales entraînent une légère hausse de l’épargne privée, la perte des revenus d’imposition ferait plus que compenser les gains, en réduisant effectivement l’épargne nationale. Nous n’avons trouvé qu’une seule solution : réduire le déficit fiscal.

En bref, les États-Unis portent la responsabilité à la fois des déséquilibres commerciaux et des politiques qui pourraient être rapidement adoptées pour y remédier. La réponse du FMI à cette nouvelle mission d’évaluation des déséquilibres mondiaux constituera un bon test pour sa légitimité politique bafouée. Lors de cette réunion de printemps, le Fonds n’est pas parvenu à choisir lui-même son directeur sur la base du mérite, sans tenir compte de la nationalité. Il n’a pas réussi non plus à garantir que les droits de vote soient alloués sur une base légitime plus réduite. De nombreux pays aux économies émergentes, notamment, sont toujours sous-représentés.

Si l’analyse des déséquilibres mondiaux par le FMI n’est pas équitable, s’il n’identifie pas les États-Unis comme étant le principal coupable, s’il ne concentre pas son attention sur la nécessité de réduire les déficits fiscaux américains - par le biais d’impôts plus élevés pour les citoyens les plus riches et de dépenses plus faibles en matière de défense-, la pertinence du FMI risque fort de décliner au cours du 21è siècle.

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AUTHOR INFO

Joseph E. Stiglitz, winner of the 2001 Nobel Prize in economics, served as Chairman of the Council of Economic Advisers from 1995 to 1997. He is the author of the recently published bestseller, Freefall: America, Free Markets, and the Sinking of the World Economy.