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Un capitalisme de favoritisme à l'américaine

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2002-02-11

Vous vous souvenez de la crise de l'Asie de l'Est ? Lorsque le ministère des Finances américain et ses alliés du FMI ont rejeté la responsabilité des problèmes de cette région sur un capitalisme de favoritisme, un manque de transparence et un gouvernement inefficace ? Les pays étaient incités à suivre le modèle américain, à utiliser les cabinets de contrôle des comptes américains, à introduire des entrepreneurs américains pour leur apprendre à diriger leurs entreprises. Peu importe que sous l'autorité de ses propres entrepreneurs, l'Asie de l'Est s'est développée plus rapidement que toute autre région - et avec une plus grande stabilité - au cours des trois dernières décennies. Le scandale croissant de l'Enron apporte une nouvelle signification à deux proverbes américains connus : " On sème ce que l'on récolte " et " Il faut être sans défaut pour critiquer autrui ".

Enron utilisait de grands stratagèmes de comptabilité et des produits financiers compliqués (dérivés) pour induire en erreur les investisseurs sur sa valeur. Aucune transparence ici. Elle utilisait son argent pour acquérir de l'influence et du pouvoir, façonner la politique énergétique des Etats-Unis et se soustraire aux réglementations.

Le capitalisme de favoritisme n'est pas nouveau, pas plus qu'il n'est l'apanage d'un seul parti. L'ancien ministre des Finances américain, Robert Rubin, aurait tenté d'influencer le gouvernement actuel pour qu'il intervienne au nom d'Enron dans le conflit controversé en Inde. Lorsqu'il était en exercice, il était intervenu lorsque le bureau de définition de normes de comptabilité, soi-disant indépendant, a tenté de nettoyer la comptabilité des affaires à prime des cadres supérieurs. C'est en partie grâce à lui que cet effort pour rendre la comptabilité des entreprises plus transparente a été entravé.

L'enthousiasme de l'Amérique à renflouer les compagnies aériennes avec plusieurs milliards de dollars ou à créer des cartels pour protéger ses industries d'acier et d'aluminium suggère que l'idéologie du marché libre n'est qu'un mince paravent pour le bien-être des anciennes entreprises : donner à ceux qui ont les bonnes relations.

Pour certains, le fait qu'Enron n'a pas été renflouée et que les problèmes n'ont pas été révélés témoigne de l' absence de capitalisme de favoritisme. Mon interprétation est différente : cela témoigne de l'importance d'une presse libre qui peut ne pas stopper les abus mais peut les réduire. Lorsque la presse a commencé à se pencher sur Enron, le nombre de membres du Congrès qui avaient accepté de l'argent d'Enron fut divulgué. Les contributions aux campagnes ne relevaient pas simplement de l'intérêt public, mais constituaient un investissement. Comme la plupart des investissements d'Enron, tout se déroula à merveille dans le court terme, mais ne donna pas de résultats dans le long terme.

Plusieurs leçons sont à tirer de cette entreprise. Certaines concernant la politique : le scandale d'Enron renforce les arguments en faveur d'une réforme sur le financement des campagnes et la nécessité de lois encore plus efficaces qui devront être divulguées au public. Les démocraties sont sapées par les intérêts d'entreprise susceptibles en fait d'acheter les élections. L'administration Bush se refuse toutefois à divulguer des informations qui attesteraient du rôle des intérêts d'entreprise dans la définition de sa politique énergétique.

D'autres leçons portent sur l'économie, plus particulièrement sur l'économie de l'information. Pour que les marchés fonctionnent, pour que les signaux appropriés visant à allouer efficacement les ressources soient fournis, les investisseurs doivent recevoir autant d'informations que possible. Il existe des conflits d'intérêts inhérents : les propriétaires et les gérants sont naturellement motivés pour présenter une image aussi rose que possible. Le contrôle des comptes est destiné à placer des limites sur des abus potentiels. Mais qui gardera les gardiens ? Qui contrôlera les contrôleurs des comptes ?

Nous comptons énormément sur les motivations . Les commissaires aux comptes désirent conserver leur réputation. Mais la relation entre les pratiques de conseil et de contrôle des comptes amène d'autres motivations perverties : une motivation pour contenter les clients qui n'apprécient pas les rapports défavorables. Arthur Levitt, l'ancien président de la Commission des valeurs et des changes, a reconnu le conflit : étant donné que beaucoup au sein des cabinets de contrôle des comptes se concentrent sur leurs propres intérêts à court terme, l'intégrité des contrôles pourrait être compromise. Il est sans doute le héros méconnu de la débâcle. Mais les cabinets de contrôle des comptes et leurs clients d'entreprise - ce qui n'a rien d'étonnant, étant donné la cabale qui s'est développée - ont vivement attaqué sa proposition de séparer les activités de conseil et de contrôle des comptes.

Ce que Levitt a compris - et que la débâcle d'Enron a si clairement montré - est que les motivations sont importantes, mais que les marchés non entravés ne peuvent pas d'eux-mêmes fournir les meilleures motivations. Les marchés ne peuvent pas fournir de motivations pour la création des richesses ; ils peuvent fournir des motivations pour le type de combines qu'Enron mettait en oeuvre. La nouvelle économie - et ses nouveaux instruments financiers compliqués - mettent en valeur les problèmes de structures de contrôles de comptes fiables ; ils les rendent plus faciles à embrouiller. Plutôt que d'affronter les problèmes, l'Amérique d'entreprise leur tourne systématiquement le dos, soutenue et encouragée par le capitalisme de favoritisme à l'américaine.

Le problème majeur de notre époque consiste à trouver le juste équilibre entre le gouvernement et le marché. Le statut quo affirmera qu'Enron est une exception : que sa disparition était due à la fraude, que nous avons des lois contre la fraude et que ceux qui violent ces lois doivent en subir les conséquences et les subiront. Mais la grande majorité des actions d'Enron étaient légales . Ses commissaires aux comptes déclarent que ses pratiques centrales obéissaient à la loi et que des milliers d'entreprises agissent de même.

Ils ont raison - et c'est bien là le problème. Les investisseurs ont besoin d'être sûrs que les informations reçues reflètent suffisamment la situation économique d'une entreprise. Dans le cadre réglementaire et juridique actuel, avec des dérivés et d'autres passifs hors bilan, les investisseurs n'ont aucune possibilité de se voir offrir ces garanties à l'heure actuelle. Nous avons besoin de meilleures normes et de lois plus efficaces. Bien que nous ne serons jamais en mesure d'empêcher tous les abus, nous pouvons vérifier les motivations.

Nous pouvons tenter d'inculquer de meilleures normes éthiques. Mais nous ne pouvons pas compter sur elles lorsque tant de personnes dans le monde ne trouvent rien à redire au phénomène du " revolving door ". Ils affirment gérer les conflits d'intérêts, mais nous constatons qu'ils peuvent les gérer pour leurs propres intérêts. Mais même lorsque les preuves de ce type d'abus deviennent évidentes, de nouveaux lieux d'abus sont créés à maintes reprises - prenez l'abrogation américaine du Glass Steagall Act, qui a séparé le commercial des investissements.

Nous avons à plusieurs reprises constaté les conséquences des excès de la libération des marchés non entravés. Nous devons désormais résister à la tentation de nous pencher vers l'autre extrême. Le défi à relever consiste à obtenir le juste équilibre.

Joseph Stiglitz, professeur d'économie à l'université de Colombia, a présidé le Comité des conseillers économiques du président américain William J. Clinton et a occupé le poste de principal économiste et de premier vice-président de la Banque mondiale.

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AUTHOR INFO

Joseph E. Stiglitz is University Professor at Columbia University, a Nobel laureate in economics, and the author of Freefall: Free Markets and the Sinking of the Global Economy.