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Pour mettre fin au mythe de l’État-nation

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2008-08-28

NEW YORK – Cet automne, on enseignera à des milliers d’étudiants un mythe présenté comme un fait. Ce mythe a alimenté les guerres et il se pourrait qu’il entrave les solutions aux grands problèmes mondiaux. Même si son origine est obscure, la science a prouvé qu’il était faux et la mondialisation l’a rendue anachronique. Je parle de l’État-nation.

Le mythe de l’État-nation regroupe deux idées : l’une concrète, celle de l’État ; l’autre floue, celle de la nation. L’utilité de l’État ne fait pas de doute. Il s’agit d’un principe d’organisation nécessaire permettant aux individus de rassembler les ressources pour le bien commun et de se mobiliser contre les menaces, qu’il s’agisse d’inondations ou d’invasions militaires. De plus, l’État est l’arbitre final du droit. Le pouvoir étatique est même croissant, retour de bâton de la mondialisation et conséquence des richesses accrues des marchés énergétiques.

Mais l’État-nation, en tant que base de l’art de gouverner, dissimule la nature des plus grandes menaces de l’humanité : la pollution, le terrorisme, les pandémies et le changement climatique sont des phénomènes mondiaux qui ne respectent pas la souveraineté nationale et, par conséquent, appellent une coopération mondiale.

L’origine du concept d’État-nation n’est pas claire. D’aucuns pensent qu’il a permis de consolider et de légitimer le pouvoir de l’État sur un groupe d’individus, défini par une langue, une culture ou une ethnicité communes. Le problème, c’est que les limites de la communauté culturelle coïncident rarement avec celles de l’entité politique. L’idéal d’unité nationale ne tient pas non plus compte de la diversité et des conflits internes.

Les identités au sein des nations sont changeantes, même d’une minute à l’autre. Il y a une quinzaine d’années, j’ai passé un été dans la vallée de la Loire. Comme beaucoup de voyageurs en France le confirmeront, les Français de province, les non Parisiens, pensent que ce sont eux la « vraie » France.

On retrouve cette division entre centre et périphérie dans une multitude de pays. J’ai aussi remarqué que l’identité pouvait changer au cours d’une conversation. « Nous, Français » peut céder la place à « Nous, Gaulois », « Nous, Latins », « Nous, Bretons » ou « Nous, Européens », en fonction du sujet. Cette identité toujours changeante est plutôt saisissante, mais à bien y réfléchir, elle semble aller de soi : après tout, pour reprendre la célèbre phrase du Général de Gaulle, il est difficile de gouverner un pays où il existe 246 variétés de fromage.

On pense souvent que la Chine est gouvernée par la majorité Han. Or, ce groupe même est diversifié d’un point de vue linguistique, culturel et même génétique. Comme l’a récemment affirmé l’auteur Ian Buruma, on ne sait pas trop ce que les gens entendent par « Chine ». Taiwan est un État indépendant mais fait aussi officiellement partie de la Chine. La culture et la langue chinoises se sont répandues dans le monde entier. « La Chine » est bien plus qu’un simple État‑nation, a conclu Buruma. Lee Hsiao-feng, auteur taïwanais, a récemment affirmé que le terme « chinois » était creux et fabriqué de toutes pièces pour justifier la domination sur les minorités.

Il est difficile d’imaginer une nation confinée à un État ou un État contenant une nation. Pour certains, le Japon est un exemple d’État-nation. Au cours d’innombrables débats animés, j’ai rappelé à nombre de Japonais que leur peuple était en fait composé d’Aïnous, de Coréens, de Chinois, de Philippins et de Ryukus. Leur réponse est toujours la même : « Certes, mais nous voulons croire qu’il existe un peuple japonais ». Dans ce pays, il y a même une discipline consacrée à l’étude de ce que cela signifie d’être Japonais.

Comme la religion, le mythe de l’État-nation exige un acte de foi. Selon Yoshihisa Hagiwara, chercheur japonais, puisque le mythe de l’État-nation n’est pas ancré dans les faits, il risque de se dissoudre, de céder la place à l’idée que nous sommes purement et simplement des individus faisant partie d’une communauté mondiale. Yoshihisa Hagiwara déplore que les Japonais s’attachent particulièrement à l’idée de « japanitude » et voient leur pays comme le « dernier héros » d’un esprit moribond.

Ce sentiment se manifeste souvent dans la culture populaire. Dernièrement, une publicité pour les cartes de crédit a montré un père et son fils se rendant en Norvège pour retracer leurs origines familiales. Après avoir noué des liens autour de la bière et de la cuisine locales, apprécié les gros pulls et la nage dans les fjords, ils découvrent que leur famille vient en fait de Suède.

Si j’avais fait ce voyage, je me serais rendu en Irlande, où j’aurais découvert que mes ancêtres irlandais étaient originaires d’Écosse. Mais d’où viennent les Écossais ? Probablement, de l’autre côté d’une autre mer. Le mythe des origines se poursuit sans cesse jusqu’à ce qu’on atteigne l’ancêtre commun de l’humanité ou un mythe à proprement parler – un œuf noir en Chine, une lance dans l’océan au Japon ou l’interaction du feu et de la glace en France.

Pour résoudre les problèmes actuels, les responsables politiques doivent avoir l’esprit plus ouvert. Pour commencer, ils pourraient revoir le concept d’État-nation, soi-disant unité de base des relations internationales, comme on l’enseigne à nos étudiants. En plus des grandes théories réalistes d’équilibre des pouvoirs, les questions d’éthique – philosophie de la morale, droits de l’homme et rôle de la société civile – devraient être intégrées dans les programmes sur les relations internationales.

Comme l’a montré le philosophe Peter Singer dans son ouvrage intitulé One World , pour faire front et être unis face aux grands problèmes mondiaux, il faudra que les attitudes changent fondamentalement – qu’elles s’éloignent de l’esprit de clocher et s’approchent d’une redéfinition de l’intérêt personnel avisé, pouvant s’appuyer sur l’État. Toutefois, les intérêts devront être redéfinis pour englober les principes universels, notamment de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Pour que ces intérêts soient reconnus par tous, nous devrons mettre fin, une bonne fois pour toutes, au mythe de l’État-nation.

Devin Stewart est directeur pour les Innovations politiques mondiales au Carnegie Council for Ethics in International Affairs et rédacteur pour policyinnovations.org. Il est également chercheur adjoint au Center for Strategic & International Studies(CSIS).

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AUTHOR INFO

Devin T. Stewart, Senior Program Director and Senior Fellow at Carnegie Council for Ethics in International Affairs, is a Next Generation Fellow, a Truman Security Fellow, and an adjunct assistant professor in international affairs at Columbia University and New York University.