The New Wealth of Nations
De l'importance de la reprise américaine
Michael Spence
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MILAN – Pas facile de se montrer optimiste pour les Etats-Unis en ce moment. Grâce au soutien crucial que le gouvernement a apporté durant la crise, le secteur financier outre-Atlantique (ou quelques sous-secteurs tout du moins) a rebondi. Mais l’économie réelle se débat encore avec un taux de chômage élevé, des laissés-pour-compte découragés par le marché du travail et un bilan bien mal en point.
Il n’est donc pas surprenant que le Congrès et les électeurs américains soient en colère. La raison principale de cette colère, ce sont les bonus considérables accordés peu judicieusement dans le secteur financier. Ainsi, les réformes visant à la régulation n’ont jusqu’alors représenté, un, qu’une menace pour l’autonomie de la Federal Reserve et, deux, une taxe sur les bonus.
La première idée n’est pas bonne. La seconde s’avère certes obligatoire d'un point de vue politique. Pourtant, elle ne rapporte que d'infimes avantages en termes budgétaires et ses répercussions sur la prise de risque sont discutables. Mais les réformes structurelles indispensables pour limiter l'effet de levier et endiguer les risques que le système financier impose sur l'économie réelle de manière périodique – et sur le portefeuille du contribuable – ont été abordées de manière tardive seulement. Il est du reste difficile de prévoir quand elles seront mises en application.
Dans le fond, la nouvelle réglementation proposée par Paul Volcker, ancien président de la Fed, de séparer l’intermédiation financière des négociations privées n’est pas une mauvaise idée. Associée à une obligation de capital élevé pour les banques, cela limiterait la probabilité d’un nouvel échec simultané de toutes les formes de crédit. Mais cela ne suffit pas. Les « hedge funds » aussi peuvent déstabiliser le système, comme nous l’avons constaté en 1998 lors de l’effondrement du Long Term Capital Management. Il faut donc définir des limites claires, quoique différentes sur l’effet de levier.
La réforme du système de santé a profondément divisé à la fois le public et les responsables politiques américains. Nonobstant les mérites et les imperfections des diverses propositions, les clivages ont annulé l’aspect bipartisan de la scène politique et ont remis l’accent sur sa dimension de jeu à somme nulle. Ce qui, à son tour, a mis en danger d’autres réformes.
D’aucun penseraient qu’après une crise dangereuse dont les origines remontent aux déséquilibres structurels croissants et à une trajectoire de croissance de la demande insoutenable, l’on débattrait constamment, et avec sérieux, de ce qu’il faut faire pour retrouver une croissance à long terme et une activité productive dans le cadre d'une économie mondiale sans cesse en évolution. Or, il n’en est rien ; ce qui est à la fois déroutant et inquiétant.
Non pas que l’économie américaine ait perdu son dynamisme. Loin de là. Mais pour maintenir ce dynamisme sur le long terme, il faudra prendre des mesures prévoyantes et investir dans les infrastructures dures et douces afin d’aider le secteur privé à maintenir sa forte propension à innover.
D’aucuns ne partagent pas cet avis et pensent que le dynamisme de l'économie provient essentiellement du secteur privé, et que la tâche première du gouvernement est de rester à l’écart. D’autres sont d’avis que le gouvernement pourrait en principe se rendre utile, mais qu’en général il ne le fait pas et que le jeu n’en vaut pas la chandelle.
Un programme politique américain surchargé – bien trop centré sur les affaires intérieures – et en partie paralysé équivaudra à un manque d’attention aux questions mondiales qui nécessitent coopération et compromis, notamment pour ce qui est des réformes de la finance internationale. Sans coordination, les mesures monétaires visant à promouvoir la croissance (ou tout du moins à ne pas la ralentir) risquent à nouveau de conduire vers des aberrations dans le secteur financier et des déséquilibres. Le G20 a d’ailleurs débattu du rééquilibrage et de la restauration de la demande mondiale sur le moyen terme, mais aucune mesure concrète ne semble être en route.
Du point de vue de l’investissement et des stratégies, l'avenir à court et moyen terme est encore incertain. De nombreux pays, y compris les pays développés, adopteront une position défensive, à l’instar de celles permettant de mieux utiliser le marché intérieur en tant que moteur de croissance, ce qui aura des répercussions sensiblement positives, en dépit d’une diminution des perspectives de croissance dans l’ensemble.
Qui plus est, la crise a mis en exergue le risque d’une dépendance trop prononcée des capitaux étrangers. Cette prise de conscience, associée à la lente évolution des réformes du secteur financier, fait que toute prise de risque sera probablement envisagée de manière hostile, ce qui pourrait ralentir, voire inverser, la mondialisation de la finance, et finir par mener à une croissance plus lente dans de nombreux pays.
Recommencer le cycle des négociations de Doha avec un ordre du jour plus raisonnable – centré sur les pays en développement les plus pauvres et les plus vulnérables – serait une bonne façon de faire progresser le commerce. Mais, avec une croissance ralentie et un fort taux de chômage en toile de fond, les pays avancés ne voient pas les efforts de libéralisation du marché d'un œil très positif, au contraire.
Il est crucial de restaurer la croissance et l'équilibre de l'économie aux Etats-Unis, non seulement pour ce qu’elle affecte la croissance mondiale, mais aussi pour poser les jalons du traitement d’un large éventail de difficultés et de défis mondiaux. Pourtant, il semblerait aujourd’hui que la pose de cette pierre angulaire soit retardée.
A l’extérieur des pays avancés, d’aucuns pensent que le monde reviendra à son état d’avant la crise, avec des Etats-Unis stables au statut d’emprunteur et de prêteur, et ne consommant qu’en cas de nécessité. Croire à cette théorie revient à feindre d’ignorer que la croissance d’avant la crise pour les Etats-Unis et l’économie du monde reposait en partie sur un configuration insoutenable.
Revenir à ce modèle n’est ni probable ni sage. Même s’il est possible de suivre un autre schéma de croissance relativement élevé et soutenu, cela prendra du temps. Et cela se produira (si c’est le cas) dans une économie mondiale dotée d’une structure et d’un système de régulation bien différents des structures actuelles. Attendre que les pays avancés redressent la barre pour que nous puissions revenir à la bonne vieille routine n’est ni une bonne stratégie ni un bon pari.
Ce qu’il faut ? Etablir des mesures et une restructuration coordonnée. Pas évident lorsque les Etats-Unis, soit la plus grande économie au budget unifié, ont la tête ailleurs.
Michael Spence est lauréat du prix Nobel d'économie 2001 et professeur émérite à l'université de Stanford. Il préside la Commission pour la Croissance et le Développement.
Copyright: Project Syndicate, 2010.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Aude Fondard
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