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De de Gaulle à Poutine

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2008-09-19

PARIS – Il y a cinquante ans, le général de Gaulle prenait le pouvoir en France par un coup d’État de fait. Certes, il fut appelé et élu par un Parlement en détresse, mais la pression exercée par l’armée française et la rébellion en Algérie ne laissaient guère de choix. Les dirigeants de la République en péril comptaient sur de Gaulle pour mettre un terme à la guerre d’Algérie, tout en gardant l’Algérie française. Le programme du général était différent : réécrire la constitution et fonder une nouvelle république.

Pour de Gaulle, la guerre d’Algérie n’était qu’un symptôme d’un État inadapté à la France, une analyse qui remontait à son expérience de 1940, quand le gouvernement s’était montré incapable de résister à l’invasion nazie. Seul un chef fort, pensait de Gaulle, aurait pu éviter la défaite.

Dans ses mémoires, de Gaulle penchait pour la restauration de la monarchie. Mais l’opinion n’était pas prête, et les héritiers de la couronne pas à la hauteur de la tâche. L’alternative était un monarque élu : la constitution de la Ve république, qui fête cette semaine son cinquantième anniversaire, fut conçue autour de ce principe de base.

Dans la IVe République, de Gaulle méprisait ce qu’il surnommait le “régime des partis,” soupçonnés de placer leurs intérêts au-dessus de ceux de la nation. Seul un monarque élu pouvait incarner l’intérêt national. Propagandiste remarquable, de Gaulle parvint à convaincre les Français que la IVe République était un désastre, un bobard toujours ancré dans la sagesse populaire.

Mais la vision de de Gaulle trouvait un écho dans les convictions de nombreux Français, et, parmi eux, de nombreux intellectuels. Les Français ont rarement été épris de démocratie. Les philosophes des Lumières qui furent les pères intellectuels de la révolution de 1789 n’aspiraient pas à la démocratie mais au despotisme éclairé, ce que nombre de Français recherchent encore lorsqu’ils élisent un président.

Dans le regard français, la démocratie est un concept trop américain. Les Français croient plus en la diversité culturelle des nations qu’à l’universalité de la démocratie. Ceci explique que  la plupart des gouvernements , de droite comme de gauche, ont tendance à soutenir le despotisme dans des pays où il leur semble “naturel.” Les despotes des pays arabes, de Chine et de Russie choquent peu de Français.

Et aucun président français ne songerait à exporter la démocratie : Jacques Chirac estimait qu’imposer la démocratie aux pays arabes revenait à mépriser leurs différences culturelles.

Comme le souhaitait de Gaulle, le président français dispose donc de pouvoirs sans équivalent dans toute autre démocratie occidentale. L’idée de séparation des pouvoirs de Montesquieu a peu de place en France. Le Parlement est faible, le système judiciaire reste sous le contrôle de l’exécutif, les médias sous surveillance et il n’existe aucune garantie constitutionnelle de la liberté d’expression.

Les pouvoirs du président ne se trouvent limités que par accident, lorsqu'une majorité parlementaire lui est opposée : cela est arrivé au socialiste François Mitterrand et au conservateur Jacques Chirac. Les deux durent “cohabiter” avec un Parlement qui leur était hostile. Mais la défense nationale et la politique étrangère, que la pratique française considère comme “domaine réservé” du chef d’État, sont toujours sous le contrôle personnel du président. Quand Président et Parlement sont contrôlés par le même parti – la situation actuelle de Nicolas Sarkozy – le “domaine réservé” ne connaît, de fait, aucune limite.

Malgré cette concentration des pouvoirs, ou peut-être à cause d’elle, la Ve République n’a pas fait mieux que d’autres régimes occidentaux plus démocratiques. Le budget de l’État est terriblement mal géré, avec des déficits comparables à ceux de l’Italie. De nombreux projets économiques gaullistes grandioses – du supersonique Concorde à une industrie informatique nationale – ont échoué. La plupart des industries publiques ont frôlé la faillite avant d’être sauvées par la concurrence et la privatisation imposées par l'Union européenne.

Les monarques élus de la France ont donc peu de raisons d’être fiers de la soi-disant efficacité de leur État. L’exception se trouve peut-être dans les domaines militaire et diplomatique : suivant l’exemple du général de Gaulle, tous les présidents ont financé l’armée avec prodigalité. La tradition gaulliste a également été perpétuée dans un corps diplomatique indépendant qui penche pour une “non alliance avec les alliés,” et est souvent perçue comme arrogante.

De fait, pendant la plus grande partie de la Guerre froide, de Gaulle a évité d’avoir à choisir entre les États-Unis et l’Union soviétique. Valéry Giscard d’Estaing entretenait les meilleures relations avec les dirigeants communistes du bloc de l’Est. Chirac s’opposa avec véhémence à la guerre en Irak. Si Sarkozy agit aujourd’hui plus en harmonie avec les États-Unis, l’Otan et l’Union européenne, c’est parce qu’il veut devenir un leader mondial.

Mais le vrai problème de la Ve République est peut-être son influence au-delà des frontières françaises. Suivant l’exemple donné par de Gaulle, la monarchie élective ou le despotisme éclairé sont désormais perçus comme une alternative légitime à la démocratie parlementaire ou à la séparation des pouvoirs de modèle américain. La plupart des pays d’Amérique latine, à part le Brésil et le Chili, sont des monarchies électives, version modernisée de la tradition caudilliste. La Russie, après une brève tentative de démocratie sous Boris Eltsine, est revenue à une forme de despotisme non-éclairé sous Vladimir Poutine. Les élections y sont davantage une concession à la modernité qu’une représentation de la volonté du peuple.

Tout comme la Joconde au Louvre, l’appel aux droits universels de la Révolution française ne peut s’admirer que de l’autre côté d’une vitre pare-balles, et trop précieux pour être exporté.

Guy Sorman, économiste français, est l’auteur de L’Economie ne ment pas.

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