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Le plus gros absorbeur de choc au monde

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2009-04-27

MUNICH – Depuis l’automne dernier, nombre d’économistes anglo-américains, notamment le prix Nobel 2008 Paul Krugman, ont accusé l’Allemagne de ne pas en faire assez contre la crise économique mondiale et de profiter des programmes de relance des autres pays. The Financial Times s’est récemment demandé où se trouvaient les économistes allemands, défenseurs des politiques de leur pays, avançant l’hypothèse que ces derniers n’approuvent pas les mesures de leur gouvernement mais qu’ils sont trop timorés pour le reconnaître en public et se conforment ainsi au consensus, le rituel de la société allemande. Vue d’outre-Rhin, cette discussion est une grotesque inversion de la vérité.

L’Allemagne a mis en oeuvre deux programmes de relance économique, d’un total de 80 milliards d’euro (soit 3,2 % de son PIB) dont 1 % entrera en vigueur en 2009. De prime abord, c’est effectivement moins que le programme de relance américain qui s'élève à 6,2 % du PIB et dont 2 % seront dépensés en 2009. Mais cette vision est trompeuse, car l’état allemand, de par la souplesse intrinsèque de son vaste système de protection sociale, contribue déjà à stabiliser l’économie mondiale.

En effet, le généreux système d’assurance chômage allemand garantit que la population peut maintenir son niveau de consommation même en cas de perte d’emploi. L’Allemagne possède même un système d’allocation de chômage partiel permettant aux entreprises de réduire le temps de travail de leurs employés, le manque à gagner étant en partie couvert par l’état. Sans cette allocation, le nombre moyen de chômeurs en 2009 serait plus élevé de 300 000.

En outre, plus de 40 % de la population allemande (étudiants, retraités, chômeurs, victimes d’accidents et bénéficiaires de prestations sociales) reçoivent de l’état une sorte de pension, notamment ceux habitant en ex-Allemagne de l’est, tandis que le partie active de la population supporte le lourd fardeau taxes/sécurité sociale. La croissance économique s’en trouve certes ralentie sur le long terme et de graves problèmes structurels apparaissent. Mais cela signifie aussi que l’état réagit de manière anticyclique et, dans une certaine mesure, stabilise l’économie, ce qui est bénéfique au monde entier.

En 2008, l’état allemand accusait un déficit budgétaire de seulement 0,1 % de son PIB. D’après de récentes estimations de l’OCDE, il devrait s’élever à 4,5 % du PIB en 2009. L’impulsion économique en provenance du budget de l’état allemand devrait donc totaliser 4,4 % du PIB en 2009. Aux Etats-Unis, le déficit budgétaire de 2008 se portait à 5,8 % du PIB. Et d’après les mêmes estimations de l’OCDE, il totalisera 10,2 % du PIB en 2009, ce qui revient exactement au même apport économique allemand de 4,4 % de PIB.

Il se trouve aussi que l’Allemagne est nettement plus stable que les Etats-Unis, car elle n’est pas confrontée au problème des foyers lourdement endettés et désormais restreints à leurs emprunts. Les banques allemandes accordent des prêts hypothécaires plafonnés à 60 % seulement de la valeur de la propriété, au lieu des prêts à 100 % qui étaient souvent proposés aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.

En Allemagne, les dettes par carte de crédit – ou toute autre raison d’endettement semblable à celui des foyers américains – n’existent pratiquement pas. Un ménage allemand “normal” ne vit pas sur ses derniers sous. Il est par conséquent capable de compenser toute perte de revenu en ajustant ses économies. Voilà pourquoi la consommation des particuliers en Allemagne, selon les estimations publiées la semaine dernière par des instituts économiques allemands réputés, augmentera de 0,3 % en 2009 – en pleine tourmente économique, la pire crise d'après-guerre –  tandis que la consommation des ménages est en chute libre à travers le monde entier.

Pour les importations, l’Allemagne talonne les Etats-Unis et se classe au deuxième rang mondial. La stabilité de la consommation allemande est donc, en ce moment, le pilier le plus solide de l’économie mondiale. Tandis que ses exportations chutent de 20 % par an, la partie des importations qui ne correspond pas aux biens intermédiaires à exporter est stable, rendant ainsi service à la planète.

Et les chiffres corroborent ce point de vue. D’après l’OCDE, le flux annuel des biens allemands à l’exportation de janvier 2008 à janvier 2009 a chuté de 173 milliards de dollars de plus que la baisse correspondante des importations. L’excédent commercial annuel de l’Allemagne a donc chuté d’autant. Pour un seul pays, cela correspond au recul de la demande extérieure nette le plus marqué. Inversement, cela correspond à la plus forte augmentation de la demande nette d’un pays pour des biens étrangers. La balance commerciale annuelle du Japon, par exemple, n’a chuté que de 157 milliards de dollars.

Au même moment, les importations annuelles états-uniennes ont reculé de 284 milliards de dollars de plus que les exportations. Et l’excédent commercial annuel de la Chine a augmenté de 249 milliards de dollars. En d’autres mots, de janvier 2008 à janvier 2009, les Etats-Unis et la Chine ont respectivement soustrait de l’économie mondiale 284 et 249 milliards de dollars en terme de demande annuelle. Or, l'Allemagne et le Japon ont respectivement apporté 173 et 157 milliards de dollars stimulant ainsi la demande annuelle.

Chez les plus grands pays d’Europe, le paysage de la demande annuelle sur une même période est varié. Tandis que l’Italie, à l’instar de l’Allemagne et du Japon, a ajouté à la demande, un total de 6 milliards de dollars, l’Espagne a soustrait 101 milliards de dollars, le Royaume-Uni 50 milliards de dollars et la France 19 milliards. La chute du prix de l'immobilier aux Etats-Unis se portant à 7 mille milliards de dollars sur les deux dernières années a eu l’effet d’une explosion atomique. L’Allemagne, le Japon et d’autres pays ont absorbé et amorti les ondes de choc. Alors, plutôt que de déprécier ses efforts, le monde devrait exprimer plus de gratitude envers l’Allemagne.

Hans-Werner Sinn enseigne l’économie et la finance à l’université de Munich. Il préside aussi l’Ifo Institute.

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