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Europe : le défi posé par l’Est à l’Ouest

by Hans-Werner Sinn

Au mois de janvier, l’Union européenne s’est à nouveau élargie à l’Est. Après le « big bang » de l’élargissement de 2004, qui a ajouté 75 millions nouveaux citoyens à l’UE, l’intégration de la Roumanie et de la Bulgarie en a ajouté 30 millions de plus. Quelles en sont les conséquences pour les marchés du travail de l’Europe de l’Ouest ? Les politiciens ont tendance à penser que même si des plombiers et autres métiers émigrent vers l’Ouest et que des entreprises délocalisent vers l’Est, l’Europe de l’Ouest bénéficiera d’une croissance de l’emploi en termes réels en raison de l’expansion probable de ses exportations. Ce raisonnement est monnaie courante, mais est-il exact ?

Une chose est sûre : l’élargissement a confronté l’Europe occidentale à une compétition salariale féroce. Alors que dans les pays de l’UE des quinze , le salaire horaire moyen d’un employé du secteur manufacturier de l’UE était de 26.09 €, il était de 1.60 € en Roumanie et de 1.39 € seulement en Bulgarie.

Le point de vue selon lequel l’élargissement à l’Est serait créateur d’emplois à l’Ouest présuppose que les travailleurs à bas salaires des pays de l’Est complémenteront et relanceront la demande pour les travailleurs de l’Ouest. En fait, c’est partiellement le cas. Les ingénieurs d’Europe occidentale sont par exemple recherchés pour concevoir des produits de qualité internationale qui seront fabriqués par des ouvriers est européens. De leur côté, les gestionnaires qualifiés sont assurés du fait que leurs compétences seront demandées pour intégrer les nouveaux salariés de l’UE dans l’économie européenne.

Mais pour la grande majorité des salariés qui n’ont que leur force de travail à vendre, les employés d’Europe de l’Est ne sont pas des compléments, mais des concurrents. Ils se retrouvent confrontés à des travailleurs proposant des compétences et des ambitions similaires, mais à un salaire très inférieur et l’élargissement les obligera donc à céder du terrain. Selon des études empiriques, ce groupe de perdants va des ouvriers non qualifiés aux ouvriers qualifiés avec une formation professionnelle.

Les conséquences pour le marché du travail sont évidentes : l’

u233élargissement entraînera une hausse de la demande de main d’œuvre hautement qualifiée d’Europe de l’Ouest, et une baisse de la demande pour tous les autres. À cause d’une asymétrie fondamentale de la flexibilité salariale, on assistera à une baisse de l’emploi. Étant donné que le taux de chômage des employés les plus qualifiés est faible, une plus grande demande pour leurs services se traduira par une augmentation des rémunérations et non par une croissance de l’emploi. Pour les travailleurs moins qualifiés d’Europe de l’Ouest, les pertes d’emplois sont inévitables, parce que l’ampleur des variations salariales est contrôlée par les conventions collectives et par les niveaux minimums de revenus définis par les États, au moyen d’allocations ou d’un salaire minimum légal. L’inflexibilité salariale, associée à l’effet de concurrence subi par la grande majorité des travailleurs des pays de l’Ouest, signifie que l’élargissement à l’Est se traduira par des pertes nettes d’emplois en Europe occidentale, du moins tant que le marché du travail restera aussi inflexible qu’il l’est aujourd’hui.

Il ne fait aucun doute que l’intégration des pays de l’Est a entraîné une croissance des exportations de l’Europe de l’Ouest, parce que de nouveaux marchés se sont ouverts aux produits occidentaux. Mais pour assurer cette croissance des exportations, les facteurs de production – les capitaux, les ouvriers qualifiés et non qualifiés – doivent être détournés d’autres secteurs de l’économie, où le taux de chômage augmente. Parce que les produits à l’exportation nécessitent un coefficient de capital et de compétences plus élevé que d’autres produits, cette évolution structurelle réduira aussi la demande pour la main d’œuvre non qualifiée : le transfert de capitaux et de savoir faire d’autres secteurs n’implique pas nécessairement le transfert de l’ensemble des ouvriers non qualifiés. Les secteurs en régression comprennent les premières étapes de la chaîne de production à fort coefficient de main d’œuvre, où les emplois ont été sous-traités à d’autres pays – une évolution qui n’est ni perceptible par les consommateurs, ni reflétée par les statistiques sur l’investissement étranger direct.

De plus, bien que la possibilité de pertes d’emplois liées à l’investissement étranger direct soit communément admise, on oublie l’importance des exportations de capitaux, soit les prêts permettant aux entreprises étrangères de créer des emplois dans leurs domaines d’activités. Prenons le cas de l’Allemagne, qui en 2006 a exporté des capitaux à hauteur de 108 milliards €, dont seulement 25 milliards € étaient des investissements directs, tandis que l’investissement intérieur, tous secteurs confondus, ne s’élevait qu’à 75 milliards €. Une partie de ces capitaux a été exportée vers les nouveaux États membres de l’UE, qui ont bénéficié, par rapport à leur taille, d’un énorme afflux de capitaux.

Compte tenu des tous ces facteurs, l’affirmation selon laquelle l’élargissement à l’Est de l’Union européenne serait créateur d’emplois en Europe de l’Ouest, semble n’être rien de plus qu’une rhétorique vide et politiquement correcte. Les grilles salariales de l’Europe de l’Ouest sont bien trop rigides pour que les avantages de la concurrence et des évolutions sectorielles puissent être partagés par la majorité des salariés.

Hans-Werner Sinn est professeur d’économie à l’université de Munich et directeur de l'Institut de recherche économique Ifo à Munich.

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