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La liberté d'expression, Mahomet et l'Holocauste

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2006-03-01

La condamnation de David Irving pour négationnisme en Autriche ne pouvait pas tomber à un plus mauvais moment. Prononcée après la mort d'au moins 30 personnes en Syrie, au Liban, en Afghanistan, en Libye, au Nigeria et dans d'autres pays musulmans lors de manifestations contre les caricatures du prophète Mahomet, cette condamnation anéantit la proclamation que la liberté d'expression est un droit fondamental dans les pays démocratiques.

Il est incohérent de prétendre que les dessinateurs ont le droit de se moquer des personnages religieux tout en affirmant que la négation de l'Holocauste relève de la Justice. Je pense que nous devons défendre la liberté d'expression, ce qui signifie que David Irving doit être libéré.

Avant d'être accusé de ne pas comprendre la sensibilité des victimes de l'Holocauste ou la nature de l'antisémitisme en Autriche, je tiens à préciser que je suis fils de juifs autrichiens. Mes parents ont fui l'Autriche à temps, mais pas mes grands-parents. Mes quatre grands-parents ont été déportés dans les ghettos de Pologne et de Tchécoslovaquie. Deux d'entre eux ont été déportés à Lodz en Pologne, avant d'être probablement assassinés avec du monoxyde de carbone au camp d'extermination de Chelmo. Un autre est tombé malade et a succombé dans le ghetto surpeuplé de Theresienstadt où les gens étaient affamés. Seule ma grand-mère maternelle a survécu.

Je n'ai donc pas la moindre sympathie pour la position absurde de David Irving qui a nié l'Holocauste et reconnaît maintenant que c'était une erreur. Je suis favorable aux mesures destinées à empêcher toute forme de retour du nazisme en Autriche et ailleurs. Mais défend-on la cause de la vérité en interdisant de nier l'Holocauste ? S'il y a des gens assez fous pour le nier, va-t-on les convaincre en embastillant ceux qui expriment cette opinion ? Bien au contraire, ils vont probablement estimer que ces personnes sont emprisonnées pour avoir exprimé des idées que l'on ne parvient pas à réfuter simplement par des preuves et des arguments.

Dans son livre qui expose les idées classiques pour défendre la liberté d'expression, Sur la liberté, John Stuart Mill disait que si une opinion n'est pas "discutée fréquemment et sans crainte jusque dans ses fondements", elle devient "un dogme mort, pas une vérité vivante". L'existence de l'Holocauste doit rester une vérité vivante et ceux qui mettent en doute l'énormité des atrocités commises par les Nazis doivent être confrontés aux preuves.

A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, quand la république autrichienne luttait pour se constituer en démocratie, on pouvait comprendre que les démocrates autrichiens interdisent à titre temporaire l'expression des idées et la propagande nazies. Mais le danger a fait long feu. L'Autriche est une démocratie membre de l’Union européenne. Malgré la résurgence occasionnelle de courants hostiles aux immigrés et parfois racistes (quelque chose qui malheureusement ne se limite pas aux pays qui ont un passé fasciste) il n'y a plus de menace réelle d'un retour du nazisme en Autriche.

Par contre, la liberté d'expression est un élément essentiel de la démocratie, et elle comporte la liberté de dire ce que tout le monde estime faux, et ceci même si certaines personnes peuvent se sentir offensées. On doit être libre de nier l'existence de Dieu et de critiquer les enseignements de Jésus, Mahomet et Bouddha, tels qu'ils sont exposés dans des textes qui sont sacrés aux yeux de millions de gens. Sans cette liberté, le progrès humain va toujours se heurter à des barrières.

L'article 10 de la Convention européenne de droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : "Toute personne a droit à la liberté d'expression. Ce droit comprend la liberté d'opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu'il puisse y avoir ingérence d'autorités publiques et sans considération de frontière."

Pour se mettre en accord avec cette déclaration dénuée d'ambiguïté - sans les restrictions imprécises de l'article 11 qui menacent de lui ôter toute signification - l'Autriche devrait abolir sa législation sur le négationnisme. Et les autres pays européens qui ont des lois du même type (l'Allemagne, la France, l'Italie et la Pologne par exemple) devraient faire de même, tout en continuant à appliquer ou en renforçant les mesures destinées à informer les citoyens de la réalité de l'Holocauste et à expliquer pourquoi les idéologies racistes qui y ont conduit doivent être rejetées.

Les lois contre l'incitation à la haine raciale, religieuse ou ethnique, lorsqu'elle est destinée à provoquer des violences ou des actes criminels - ou lorsque que l'on peut raisonnablement estimer qu'elle va y conduire - sont d'une autre nature. Elles sont compatibles avec la liberté d'expression

Ce sera seulement lorsque David Irving sera libéré que les Européens pourront se tourner vers les manifestants musulmans pour leur dire : "Nous appliquons équitablement le principe de la liberté d'expression, que les offensés soient musulmans, chrétiens, juifs ou quoi que ce soit d'autre."

Peter Singer est professeur de bioéthique à l'université de Princeton. Il a écrit plusieurs livres dont Pushing Time Away: My Grandfather and the Tragedy of Jewish Vienna.

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AUTHOR INFO

Peter Singer is a Professor of Bioethics at Princeton University and Laureate Professor at the University of Melbourne. His books include Animal Liberation, Practical Ethics, and The Life You Can Save.