The Ethics of Life
Les veaux, les cochons et la démocratie américaine
Peter Singer
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Parmi la déferlante des titres sur le retour de la majorité démocrate au Congrès après les élections de novembre, le résultat d’un important scrutin est passé largement inaperçu. Bien qu’il ait mis en lumière les défauts du système politique américain, il m’a également permis de croire à nouveau à la compassion des citoyens américains ordinaires.
En Arizona, les citoyens peuvent, s’ils ont réuni un nombre suffisant de signatures, soumettre un projet de loi au vote populaire direct. Cette année, l’un des questions soumises au suffrage populaire était une loi en vue d’interdire que les truies gestantes, ou les veaux élevés pour la viande, soient sanglés ou confinés d’une manière qui les empêche de se tourner librement, de se coucher ou d’étendre leurs membres.
Ceux qui ne connaissent pas les méthodes d’élevage intensif s’étonneront peut-être de la nécessité d’une telle législation. L’élevage traditionnel, tel qu’il se pratiquait partout dans le monde il y a cinquante ans, et dans certains pays aujourd’hui encore, permet aux animaux de se déplacer et de s’étirer.
Mais aujourd’hui, près de 90 pour cent des truies reproductrices – les mères des cochons élevés et abattus pour la viande, le lard et le jambon – passent l’essentiel de leur vie dans des stalles qui mesurent environ 60 centimètres par 2, 2 mètres. Elles ne peuvent ni se tourner, ni étendre leurs pattes une fois couchées, ni avancer ou reculer de plus d’un pas. Elles sont aussi parfois sanglées pour limiter leurs mouvements.
De la même manière, les veaux sont confinés leur vie durant dans des boxes individuels où ils ne peuvent pas se retourner, se coucher ou s’étirer. Pour l’essentiel, ces méthodes ont pour objectif d’économiser les coûts de main d’œuvre. Elles facilitent la gestion des animaux et permettent d’employer moins d’ouvriers, et moins qualifiés. Elles empêchent également les animaux de gaspiller de l’énergie en se déplaçdant ou en se battant entre eux.
Il y a quelques années, à la suite de protestations des organisations de défense des animaux, la Commission de l’Union européenne a demandé un rapport au Comité vétérinaire permanent de l’UE sur les méthodes d’élevage intensif. Les conclusions du rapport indiquent que les animaux souffrent de ne pouvoir se déplacer et de l’ennui de n’avoir rien à faire des jours entiers. Bien sûr, le simple bon sens permet d’arriver aux mêmes conclusions.
Donnant suite au rapport, l’UE a fixé les dates à partir desquelles le confinement des animaux d’élevage sera interdit. Pour les veaux, le 1er janvier 2007. Les stalles individuelles pour les truies, déjà interdites au Royaume-Uni et en Suède, seront bannies à partir de 2013 dans toute l’Union européenne. Des mesures pour améliorer le bien-être des poules pondeuses, élevées en batterie dans des cages en treillis sans assez de place pour étendre leurs ailes, sont également appliquées progressivement.
Aux Etats-Unis, rien de la sorte n’est prévu. Auparavant, lorsque mes amis européens me demandaient pourquoi les Etats-Unis accusaient un tel retard dans le bien-être des animaux d’élevage par rapport à l’Europe, je ne savais que répondre. S’ils insistaient, je devais bien avouer qu’une explication possible était que les Américains se souciaient moins des animaux que les Européens.
Puis, en 2002, les associations de défense des animaux parvinrent à faire soumettre au vote populaire une proposition d’interdiction des stalles individuelles pour les truies en Floride. À la surprise générale, la proposition fut acceptée par 55 pour cent des votants. Le mois dernier en Arizona, malgré une opposition généreusement financée par l’industrie agroalimentaire, l’interdiction des boxes de confinement pour les veaux et les cochons a également été approuvée, par 62 pour cent des votants.
Ni la Floride, ni l’Arizona ne sont des États particulièrement progressistes – les deux ont voté pour George W. Bush contre John Kerry en 2004. Les résultats de ces deux votes populaires suggèrent donc fortement que si tous les Américains devaient se prononcer sur le maintien des truies gestantes et des veaux en confinement, une large majorité s’y opposerait. En fin de compte, il semble que les Américains se préoccupent tout autant que les Européens des conditions de vie des animaux d’élevage.
Pour expliquer la différence entre le bien-être des animaux d’élevage en Europe et aux Etats-Unis, il faut sans doute comparer les systèmes politiques. En Europe, les préoccupations des électeurs concernant les conditions de vie des animaux ont trouvé un écho chez des membres des Parlements nationaux et du Parlement européen, avec pour conséquence l’adoption de législations nationales et de directives de l’UE pour améliorer leur sort.
Aux Etats-Unis par contre, ces mêmes préoccupations n’ont eu aucun effet visible sur les membres du Congrès. Il n’existe aucune législation fédérale sur le bien-être des animaux d’élevage et pour ainsi dire aucune législation au niveau des États. Àb mon avis, les dizaines de millions de dollars de l’industrie agroalimentaire empochés par les représentants cherchant à être réélus y est pour quelque chose. Le mouvement de défense des animaux, malgré un fort soutien populaire, ne fait pas le poids dans l’arène du lobbying politique et des donations électorales.
Dans les courses électorales américaines, l’argent compte plus que l’opinion des électeurs. La discipline de parti est faible et les congressistes doivent réunir eux-mêmes l’essentiel des fonds nécessaires à leur réélection – en l’occurrence, tous les deux ans pour les membres de la Chambre des représentants. En Europe, où la discipline des partis est respectée et où les partis, et non les candidats, financent les campagnes électorales, l’argent joue un rôle moins important. Aux Etats-Unis, un pays fier de sa tradition démocratique, les veaux et les cochons ne sont de loin pas les seuls perdants.
Peter Singer est titulaire de la chaire de bioéthique de l’Université de Princeton. Son dernier ouvrage, en collaboration avec Jim Mason, est « The Way We Eat: Why Our Food Choices Matter » (Notre façon de manger: de l’importance de nos choix alimentaires).
Copyright :Project Syndicate, 2006.
www.project-syndicate.org
traduit par Julia Gallin
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