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Davies and Shiller

L'investissement dans la pauvreté

Robert J. Shiller

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2007-01-15

Beaucoup pensent que le monde de la finance ne soucie pas des petits, de tous ceux dont les revenus sont faibles ou moyens et qui, après tout, ne contribuent que très peu aux résultats financiers des entreprises.

Les énormes entreprises d'aujourd'hui et les sorciers de la finance qui les mènent – ou qui les achètent et qui les vendent – peuvent se montrer généreux avec leurs églises, leur organisation caritative préférée, avec leurs familles et leurs amis, mais leur vie professionnelle se définit uniquement par la poursuite incessante du profit.

Cette impression est peut-être largement vraie mais pas entièrement. Prenons Muhammad Yunus, qui a remporté le Prix Nobel de la Paix en octobre dernier. Sa Grameen Bank, fondée en 1976 au Bangladesh, a fait des microcrédits à des personnes parmi les plus pauvres du monde, et a aidé à sortir beaucoup d'emprunteurs de la pauvreté. La banque a fait des bénéfices et a grossi au fil des années – et a inspiré le même genre de systèmes de microcrédits ailleurs.

L'argent était-il la seule motivation de Yunus ? Dans des interviews, il révèle qu'il était en fait motivé par une profonde sympathie pour le triste sort des pauvres de son pays. Son objectif de mettre en place une affaire de prêt rentable semble avoir reflété son désir de croire en la loyauté de ses clients. Il a voulu faire des bénéfices dans la microfinance afin de prouver la solvabilité de ces gens négligés, et de pouvoir continuer à leur prêter.

Paradoxalement, lorsque Yunus recherchait le profit, il ne le faisait apparemment pas pour l'argent. Et il n'est pas le seul dans le domaine de la finance à avoir ce genre de motivations.

En effet, l'histoire des institutions financières pour personnes à faibles revenus est largement une histoire de mouvements philanthropiques ou idéalistes, pas simplement d'activités entièrement concentrées sur le résultat financier. Le mouvement coopératif des XIXe et XXe siècles était associé à une longue liste d'institutions d'assurances et financières – notamment des banques d'épargne, des sociétés immobilières et des sociétés d'épargne et de crédit – pour aider les moins favorisés.

Une telle finance philanthropique subsiste aujourd'hui. Peter Tufano, un professeur de finances de la Harvard Business School, s'adonne discrètement à des activités non lucratives dans le cadre de la fondation qu'il a créée, Doorways to Dreams, pour aider les gens à petits revenus à améliorer leurs perspectives financières. En parlant avec lui, il m'est apparu que son but était tout à fait noble. Il ne semble pas se soucier de gagner de l'argent à titre personnel.

Selon Tufano, le problème fondamental lorsque l'on veut encourager les personnes à faibles revenus à économiser, c'est qu'ils ont besoin d'argent pas uniquement pour gérer leurs vies à l'avenir, quand ils cesseront de travailler, mais aussi pour gérer des crises sur le court terme. Mais si les programmes gouvernementaux conçus pour promouvoir l'épargne des faibles revenus n'immobilisent pas leur argent pendant plusieurs années jusqu'à la retraite, ils succombent souvent à la tentation et dépensent l'argent de façon frivole.

L'approche de Tufano fait preuve d'une réelle sympathie pour ces gens, et a une idée réaliste sur la manière de les aider : avec des obligations à prime. Outre les versements d'intérêts normaux, ces obligations sont rattachées à une loterie – une motivation pour ne pas toucher à son argent. Les gens à faibles revenus apprécient manifestement les loteries, et ils prendront l'habitude d'attendre avec impatience la date des tirages, ce qui les dissuadera de se faire rembourser leurs obligations. Mais en cas de réelle urgence, ils pourront quand même récupérer leur argent.

En fait, les obligations-loteries ont déjà une longue histoire. En 1694, le gouvernement anglais a émis une obligation de 10 % sur 16 ans appelée “the Million Adventure,” qui attribuait des prix au hasard chaque année à ses titulaires. De même, le gouvernement de Harold MacMillan a créé un programme d'obligations-loteries, appelés obligations à prime, ou “saving with a thrill” (l'épargne excitante) – au Royaume-Uni en 1956. Le programme fut d'abord controversé : beaucoup le considérèrent comme immoral, à cause de sa connexion au jeu. Mais il prit de l'ampleur, et aujourd'hui les obligations à prime ont leur place dans le portefeuille d'épargne de 23 millions de personnes, soit presque 40 % de la population du Royaume-Uni. La Suède aussi dispose de telles obligations, tout comme d'autres pays.

Mais bien que ces obligations aient réussi à augmenter le taux d'épargne dans les pays qui les ont créées, elles n'ont pas trouvé de défenseurs aux États-Unis. La stratégie de Tufano pour modifier cette situation consiste à tester son idée en partenariat avec des entreprises. Il a lancé des expériences pilotes de comptes “à prix” en coopération avec Centra Credit Union, basée à Columbus, Indiana. Si le produit aide les familles à épargner, il espère persuader les législateurs de rendre ce genre de système d'épargne plus facile à proposer aux États-Unis.

Tufano est le premier à admettre que certaines des meilleures idées en termes d'innovations financières sont très anciennes, voire remontent à des centaines d'années. Elles se perdent parfois pendant un certain temps, et peuvent paraître étranges quand on les redécouvre, mais des gens comme Yunus et Tufano prouvent qu'elle peuvent être remises au goût du jour et mises en place à l'aide de défenseurs désintéressés mais passionnés. Leur bonne volonté inhérente, et celle d'autres professionnels de la finance dont ils peuvent s'inspirer, fait espérer un avenir plus rose à tous, et plus particulièrement à ceux qui sont le plus dans le besoin.

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AUTHOR INFO

Robert Shiller, a Professor of Economics at Yale and chief economist at MacroMarkets LLC, is the author of The Subprime Solution: How Today’s Global Financial Crisis Happened, and What to Do about It.