Finance in the 21st Century
Mais qu’est-ce qui fait bouger les marchés ?
Robert J. Shiller
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Depuis le 10 mai environ, la plupart des marchés mondiaux ont accusé de forts déclins cumulatifs, notamment dans les deux semaines autour du 23 mai, avec en moyenne des cours qui persistent à la baisse. Des soucis sur les marchés boursiers mondiaux sont-ils synonymes de soucis pour l’économie du monde ?
Considérons les baisses les plus marquées. Parmi les principaux pays, le crash le plus impressionnant est celui de l’Inde, où les cours ont chuté de 16,9% entre le 10 mai et le 22 mai. La débâcle de l’autre côté du globe a pris presque autant d’ampleur. Là, les hauts et les bas n’ont eu que quelques jours de décalage avec ceux de l’Inde : en Argentine, les cours ont chuté de 16,1%, au Brésil de 14,7% et au Mexique de 13,8%.
Les marchés européens ont eux aussi essuyé de grosses pertes. En suède, les cours ont dégringolé de 15,2% entre le 9 mai et le 22 mai ; pratiquement sur la même période, ils ont chuté de 9,7% en Allemagne, 9,4% en France et au Royaume-Uni et 9,3% en Italie. En Asie, les cours ont baissé de 11,5% en Corée, de 9,3% à Hong Kong et de 8% au Japon à peu près sur la même période.
De nombreux commentateurs essaient d’associer ces événements à la situation aux États-Unis. Pourtant, les cours américains n’ont accusé qu’une baisse de 5,2% entre le 9 et le 24 mai. La Chine ne semble pas non plus être derrière ce déclin mondial puisque les cours ont augmenté là-bas pendant cette période.
Les explications standard des économistes concernent les politiques monétaires. Dans le sillage de la grande peur de la déflation de 2003, les banques centrales du monde entier ont réduit les taux d’intérêt, provoquant des explosions spéculatives sur les marchés immobiliers et à la bourse. Mais aujourd’hui, si l’on en croit ce point de vue, les taux d’intérêt en augmentation commencent à faire effet, ce qui laisse présager de nouveaux déclins sur les marchés.
Il y a sans aucun doute un important élément de vérité dans cette argumentation. La Réserve fédérale américaine a en effet augmenté ses taux d’intérêts le 10 et son président, Ben Bernanke, a alors indiqué que d’autres augmentations pourraient avoir lieu à l’avenir. Le 17 mai, une aggravation des données américaines a été signalée, ce qui laisse supposer de futurs durcissements monétaires.
Les économistes aiment à penser que le monde est logique et gérable, ce qui implique qu’ils comprennent ce qui s’y passe. Mais ce faisant, ils exagèrent souvent le rôle des banques centrales. En effet, l’augmentation des taux américains ne faisait que s’inscrire dans toute une série d’augmentations de taux – la 16e d’affilée. Aucune autre grande banque centrale n’a augmenté ses taux après le début du déclin des marchés boursiers en mai jusqu’au 7-8 juin, date à laquelle plusieurs s’y sont mises (la Banque centrale européenne, l’Inde, la Corée du Sud, l’Afrique du Sud, la Thaïlande et la Turquie).
Autre facteur : le prix du pétrole, qui a augmenté de 24% entre le 22 mars et le 2 mai, battant tous ses records. Voilà qui allait sans nul doute constituer un événement majeur capable d’influencer les marchés du monde entier. Les augmentations du prix du pétrole jouent le rôle du coupable dans pratiquement toutes les récessions économiques depuis la Seconde Guerre mondiale.
Et pourtant, les envolées du prix du pétrole ne correspondent pas au moment où les cours boursiers ont le plus chuté, à la mi-mai. Avancer que ces augmentations ont provoqué les déclins des marchés suppose un décalage de plusieurs semaines.
Mais les marchés boursiers ne sont pas très logiques, et une réponse décalée au choc des prix pétrolier pourrait être possible. Comme pour tous les cours dans n’importe quel marché financier, une augmentation attire toujours l’attention. Quand les prix du pétrole augmentent rapidement, les gens regardent les informations qui en parlent et discutent entre eux de ces augmentations, créant par eux-mêmes une sensibilité accrue à ces nouvelles.
La crise au Moyen-Orient est liée aux prix du pétrole, et elle a constitué l’information dominante du mois de mai. Des signes de mauvais augure et le langage fort utilisé par diverses personnalités politiques ont pu être amplifiés dans l’esprit des investisseurs par les augmentations des prix du pétrole. Le 8 mai, le vice-premier ministre israélien Shimon Peres, en réaction aux déclarations hostiles du président iranien Mahmoud Ahmadinejad, a asséné que “le président iranien devrait se souvenir que l’Iran aussi pourrait être rayé de la carte.”
De même, aux environs du début de la chute boursière du mois de mai, Ahmadinejad a visité l’Indonésie, le pays comptant le plus grand nombre de musulmans au monde, et les journaux ont rapporté le 13 mai qu’il avait reçu une véritable ovation de la part d’étudiants de deux des meilleures universités du pays. Cette histoire peut avoir été interprétée comme la preuve que la stratégie de la corde raide d’Ahmadinejad dans le domaine nucléaire lui apporte des dividendes politiques, alimentant la perception que la situation tendue au Moyen-Orient pourrait déboucher sur d’autres augmentations du prix du pétrole.
Ces articles de journaux peuvent sembler bien plus éloignés des marchés boursiers que la politique monétaire. Mais la réaction publique qu’ils suscitent, ainsi que les augmentations récentes des prix du pétrole, pourraient entrer pour une bonne mesure dans le changement de la psychologie du marché. Les attitudes face au risque changent avec le temps, et des événements comme les remarques d Ahmedinejad et de Peres peuvent précipiter ces changements. Donc, bien que ces événements soient difficiles à quantifier, peut-être les analystes devraient-ils prêter une aussi grande attention aux paroles d’Ahmadinejad qu’à celles de Bernanke lorsqu’ils essaient de comprendre la direction que prennent les marchés boursiers mondiaux.
Les économistes n’aiment peut-être pas se concentrer sur la mentalité du public et sur la façon dont elle interagit avec les fluctuations des prix, les nouvelles mondiales et la dynamique spéculative. Cela impliquerait en effet que les événements économiques sont moins prévisibles (et les économistes moins omniscients) qu’ils ne se plaisent à l’imaginer. Pourtant, d’un point de vue intuitif il serait logique de le faire. Qu’y a-t-il vraiment dans la tête des investisseurs ? Ahmadinejad est un personnage charismatique, pas Bernanke. Ahmadinejad s’embarque dans une aventure, pas Bernanke. Et, peut-être le plus important, Ahmadinejad exerce une influence déstabilisante, pas Bernanke.
Quelle que soit leur cause au final, les chutes boursières mondiales de la mi-mai indiquent une psychologie de marché instable. Difficile à croire qu’elles n’étaient liées qu’à des opinions concernant de possibles politiques monétaires, et pas à des questions plus vastes et plus profondes, concernant notamment l’énergie et la tension politique, qui sont les bases des performances de l’économie mondiale.
Robert J. Shiller enseigne l’économie à l’université de Yale. Il est économiste en chef à MacroMarkets LLC, dont il est le co-fondateur (voir macromarkets.com), et il est l’auteur de Irrational Exuberance et The New Financial Order: Risk in the 21st Century.
Copyright: Project Syndicate, 2006.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Bérengère Viennot
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