Finance in the 21st Century
Ma résidence secondaire : un avant-goût du paradis !
Robert J. Shiller
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Lorsque je participe à une conférence sur l’économie et les finances à travers le monde, je m’aperçois qu’il est très facile d’entamer la conversation avec les épouses des hommes d’affaires quinquagénaires en parlant de leur résidence de vacances. Je me retrouve alors distrait par les récits de magnifiques couchers de soleil aperçus depuis la véranda, par les vues sur les étendues de fleurs sauvages multicolores qui parsèment les flancs de montagnes et par les joyeuses réunions de famille organisées dans de sublimes coins calmes et retirés (ainsi que par des problèmes de plomberie).
Autrefois, il ne me serait pas venu à l’idée de parler de résidences de vacances. Ce n’était pas un sujet d’intérêt pour beaucoup de monde. L’achat de résidences secondaires pour le plaisir était limité aux riches et n’était pas un sujet de conversation privilégié pour les hommes d’affaires types que je rencontrais lors de ces conférences.
Or, de nos jours, le monde connaît un boom des résidences secondaires. De plus en plus de gens achètent des résidences de vacances dans des lieux merveilleux et excitants, situés à à peine quelques heures de vol de leurs résidences principales et de leurs lieux de travail. Elles constituent des lieux de repos où ils ne passeront qu’une partie de l’année. Récemment, pour répondre à cette demande, de nouvelles demeures ont été construites sur des chaînes de montagne et des falaises océaniques jusqu’ici préservées.
Une étude réalisée par la National Association of Realtors (NAR) (Association nationale des agents immobiliers) indique que 13 % de toutes les habitations achetées aux États-Unis en 2004 étaient des résidences de vacances. Ce nombre n’inclut pas les acheteurs qui considèrent les habitations comme des biens d’investissement à visée essentiellement locative. Selon la NAR, ces investissements comptent pour 23 % supplémentaires des achats immobiliers, le pourcentage des achats de résidences secondaires s’élevant ainsi à 36 % des achats totaux.
Quelques-uns des comtés des États-Unis ayant une proportion élevée de résidences de vacances connaissent une envolée des prix qui rivalisent, voire devancent, les grandes métropoles en plein essor. Par exemple, selon les Case-Shiller Indexes, les prix des maisons dans la zone de vacances très branchée de Cape Cod au Massachusetts ont augmenté de 184 % de 1997 à 2005, comparés à la hausse de 131 % observée sur la même période dans la périphérie de Boston.
Les Américains ne sont pas les seuls dans ce cas. Les Européens achètent des chalets alpins confortables (gemütliche en allemand), des propriétés luxueuses au sud de l’Espagne avec vue sur la Méditerranée, et de plus en plus souvent, des villas dans des sites pittoresques en Turquie, en Hongrie et en Croatie. Les Australiens achètent des propriétés en face de l’océan sur la Sunshine Coast et les Whitsundays.
Le boom des résidences de vacances que le Japon a connu dans les années 1980 a fait long feu en raison de l’effondrement du marché financier et du marché immobilier urbain japonais. Or, même au pays du soleil levant, le marché des résidences de vacances reste très actif en des lieux tels que Karuizawa, le lac Kawaguchi et Hakone.
Pouvoir s’offrir une résidence de vacances dans un environnement de rêve revêt un sens essentiel pour certaines personnes. Effectivement, j’entends souvent dire de ces propriétés qu’elles donnent du sens à toute leur vie. Après tout, où imaginons-nous que les philosophes, les poètes et les gourous habitent ? Bien évidemment dans l’un de ces lieux fascinants et non dans des chambres d’hôtels comme de vulgaires touristes.
Or, la plupart des gens qui ne peuvent s’offrir de telles résidences de vacances ne sont probablement pas frustrés. En vouloir une semble être un désir qui, comme le vin fin, ne vient qu’à ceux qui vivent déjà dans la richesse. Ainsi, tant que la croissance économique perdure et que les revenus des ménages croissent dans les pays émergents actuellement les plus peuplés, la demande – et donc les prix – de résidences de vacances dans des lieux de rêve, chez soi ou à l’étranger, continuera à coup sûr de grimper.
Nous devons nous inquiéter de cela. Le PIB réel a augmenté d’environ 3 % par an dans de nombreux pays avancés et au moins deux fois plus dans certains pays émergents. Les propriétés situées dans des lieux paradisiaques risquent bien de devenir ce que les économistes appellent des « biens supérieurs » – c’est à dire des biens dont la consommation s’accroît plus vite que les revenus. Avec une offre stabilisée, les loyers sur ces propriétés devraient augmenter à un taux équivalent ou supérieur au taux de croissance du PIB. Les prix pourraient quelquefois augmenter encore plus vite.
D’un autre côté, dans certains endroits, une bulle spéculative alimente le boom actuel des prix des résidences de vacances. Cette explosion semble psychologiquement liée à la bulle des prix de l’immobilier urbain dans de nombreuses villes « glamour » à travers le monde. Les prix de ces résidences secondaires sont également à la merci d’une baisse importante dans les prochaines années.
Par ailleurs, l’industrie du bâtiment dispose de nombreuses méthodes pour offrir à des foules de plus en plus importantes la possibilité de vivre dans des lieux de rêve. Il suffit simplement d’y construire davantage de grands complexes immobiliers et de tours remplies d’appartements de vacances. Beaucoup de maisons de vacances unifamiliales ou de bâtiments à faible densité actuellement en construction risquent finalement d’être vendus, démolis et remplacés par des méga-structures de haute densité, afin de dynamiser l’offre et réduire la pression sur les prix des résidences de vacances à faible densité restantes.
Construire de tels grands ensembles semble être la meilleure issue pour satisfaire le plus grand nombre de personnes. La plupart des vacanciers semblent trouver une sorte d’excitation dans la promiscuité avec leurs homologues. La concentration de grands nombres de personnes contribue à créer une atmosphère de vacances et attire les industries du sport et des jeux.
Or, pour tous ceux qui rêvent d’une vie tranquille dans un paradis naturel préservé, le risque d’être confronté, dans les prochaines décennies, à des prix exorbitants est très grand. Aucune stratégie économique ne peut changer cela et ce, même en cas de hausse spectaculaire du PIB.
Robert J. Shiller enseigne l’économie à l’Université de Yale et dirige le Macro Securities Research LLC. Il est l’auteur de « Irrational Exuberance » (L’exubérance irrationnelle) et de « The New Financial Order: Risk in the 21st Century » (Le nouvel ordre financier : gérer les risques au 21è siècle).
Copyright: Project Syndicate, 2005.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Béatrice Einsiedler
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