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Longue vie et prospérité

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2005-04-27

Vivre longtemps est un de nos souhaits les plus intimes et les progrès de la science et de l’économie offrent l’espoir de le voir se réaliser. Certains scientifiques annoncent que la durée moyenne de vie de l’être humain pourrait atteindre 90 ans ou plus aux alentours de 2050. Qu’adviendra-t-il si notre souhait se réalise ? À quoi sert de vivre plus longtemps si l’on ne peut maintenir notre niveau de vie ?

La difficulté principale de l’organisation en prévision d’une longévité élevée est que nous n’avons aucune garantie que cela se produira réellement. L’espérance de vie pourrait très bien n’être que de 80 ans à cette date, soit la même qu’aujourd’hui dans les pays industrialisés, si les progrès de la médecine se montrent décevant ou sont neutralisés par de nouvelles menaces ou de nouveaux dangers. Si nous nous montrons prévoyants en vu d’une certaine longévité qui finalement ne se produit pas, nous aurons gâché d’énormes quantités de ressources économiques précieuses. Si nous ne parvenons pas à être prévoyants en vue d’une certaine longévité qui alors se réaliserait, de nombreuses personnes âgées seront condamnées à la pauvreté.

La longévité des populations conditionne toute l’orientation économique d’un pays. Une forte population âgée implique qu’un grand nombre de personnes vivent dans certains endroits, recherchent certains types de logements et consomment certains types de services. Le type d’entreprises qui seront demandées, les infrastructures construites et la recherche et le développement qui seront nécessaires dépendent tous des données démographiques des demandeurs.

Il en va de même pour l’économie mondiale. Dans son ouvrage The Future of Investors (L’Avenir des investisseurs), publié en 2005, Jeremy Siegel défend l’idée que les différences d’espérance de vie entre les pays seront liées aux différences de niveaux de richesse et formeront ainsi un déterminant essentiel des relations économiques entre pays. Les flux des échanges pourraient être conditionnés en grande partie par l’espérance de vie : les pays susceptibles d’avoir de larges populations de personnes âgées à l’avenir devraient entretenir dès maintenant des excédents commerciaux et des déficits plus tard.

Les retraités ont besoin de rentes à vie, de contrats qui leur offrent des revenus stables pour le restant de leurs vieux jours, pour les garantir contre le risque de survivre à l’épuisement de leurs richesses. Sans le risque que représente l’espérance de vie, si la probabilité des décès à venir pour chaque classe d’âge était connue, les fonds de retraite pourraient facilement proposer des rentes à vie à un grand nombre de personnes en investissant leurs biens en actions à échéances diverses afin de pouvoir payer les sommes appropriées chaque année.

Les fonds de retraite ne peuvent proposer cela, car ils prendraient alors le risque de faire faillite si, en moyenne, les gens vivaient plus longtemps que prévu. Pour un retraité de 60 ans, vivre jusqu’à 80 ans ou vivre jusqu’à 90 ans présentent des différences énormes : dans ce dernier cas, leur retraite devra couvrir 50 % de rentes supplémentaires. De ce fait, les compagnies privées n’offrent pas de rente à vie à des taux avantageux parce qu’elles ne peuvent être certaines de manière raisonnable de pouvoir remplir leur promesse à moins d’être sérieusement surcapitalisées.

Heureusement, les marchés financiers commencent à examiner la question des risques liés à l’espérance de vie. En novembre 2004, la Banque européenne d’investissement (EIB), an coopération avec la banque privée BNP Paribas, a annoncé vouloir mettre sur le marché la première action à long terme liée à l’espérance de vie. Ces actions, dont l’échéance est de 25 ans, remboursent un montant annuel de 50 millions de GBP multiplié par le pourcentage d’hommes anglais et gallois âgés de 65 ans en 2003 qui est encore en vie pour une année donnée (soumis à un léger décalage de données). Ainsi, si 80 % des hommes sont toujours en vie 10 ans après l’émission, les actions rapporteront 40 millions de GBP. Si seulement 40 % des hommes sont toujours en vie 20 ans après l’émission, les actions rapporteront 20 millions de GBP.

BNP Paribas espérait placer ces actions auprès des fonds de retraites britanniques mais à ce jour, la souscription n’a pas été remplie. La plupart des acheteurs potentiels ne sont pas pressés de se décider : les administrateurs, les gestionnaires de fonds, les consultants et les employeurs doivent d’abord accorder leur confiance à ce nouveau concept comme réponse à leurs obligations fiduciaires. De plus, il n’est pas certain que la EIB puisse obtenir une aide supplémentaire de la part des réassureurs dans la gestion du risque qu’elle prend pour émettre de telles actions parce que les réassureurs ne comprennent pas encore comment ils peuvent couvrir ces risques.

Le lancement à petite vitesse de ces actions reflète finalement une question essentielle : peut-on réellement réduire les risques liés à l’impact de l’espérance de vie ? Si tout le monde est affecté par l’espérance de vie de la même façon, alors peu importe le coût de ces actions, tout le monde devrait logiquement vouloir être du même côté de la barrière des contrats : tous les demandeurs d’un côté, tous les pourvoyeurs de l’autre. Pas de marché sans différenciation.

Nous ne sommes pas, en fait, tous affectés de la même manière par les risques présentés par l’espérance de vie. Les compagnies d’assurance vie, les entreprises pharmaceutiques, les entreprises de services aux personnes âgées et les investisseurs dans l’immobilier destiné aux personnes retraitées profiteraient tous de l’allongement de l’espérance de vie, tandis que les programmes de retraite basés sur les profits et les organismes qui reversent les annuités en pâtiraient tous. Les personnes les moins à l’aise financièrement sont également plus menacées par l’allongement de l’espérance de vie que celles pour qui cet allongement implique seulement de laisser un héritage moindre à leurs descendants. Les pays dont le taux des naissances est élevé sont moins exposés que les pays dont le taux des naissances est à la baisse vis-à-vis des risques présentés par l’allongement de l’espérance de vie dans les cinquante années à venir.

Ainsi, nous avons donc besoin d’un marché vaste et flexible pour gérer les risques liés à l’allongement de l’espérance de vie de sorte que ces différents groupes puissent se partager les risques de manière créative. En fait, la création d’un tel marché est la mesure la plus importante que nous puissions prendre pour répondre à ce risque, car ainsi nous en découvrirons le coût véritable, ce qui permettra à des myriades de décisions professionnelles de se former de manière plus efficace dans ce domaine.

Il n’existe quasiment aucun historique sur le comportement financier de ces actions, aussi la découverte des acteurs, acheteurs et fournisseurs, et des prix adaptés au marché prendra un certain temps. Ce type d’actions, bien qu’expérimental aujourd’hui, deviendra éventuellement très important pour l’économie mondiale.

Robert J. Shiller enseigne l’économie à l’université de Yale, est un directeur chez Macro Securities Research LLc et a récemment publié Irrational Exuberance (Exubérance irrationnelle) et The New Financial Order: Risk in the 21st Century (Le Nouvel ordre financier et les risques au 21ème siècle).

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AUTHOR INFO

Robert Shiller, Professor of Economics at Yale University, is co-author, with George Akerlof, of Animal Spirits: How Human Psychology Drives the Economy and Why It Matters for Global Capitalism.