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La majeure partie des débats qui entourent la réponse à apporter à la catastrophe asiatique du tsunami s’est centrée sur les programmes de secours gouvernementaux et les plans publics de mise en place d’un système de détection lointaine. Les débats se sont peu concentrés sur la promotion des institutions de gestion privée des risques, notamment les assurances.
C’est bien dommage. Les compagnies d’assurance offrent des capacités de gestion des risques professionnelles et finement détaillées, qui prennent en compte la complexité des dangers à couvrir et répondent de manière créative aux besoins individuels. Favoriser l’assurance individuelle peut sembler être une réponse indirecte à la catastrophe naturelle du tsunami mais c’est une réponse rationnelle, et puissante.
Les compagnies d’assurance n’ont pas encore pénétré les nombreuses régions qui viennent de subir les plus lourdes pertes. Selon une étude du Insurance Information Institute, en 2003, les dépenses d’assurance autres que les assurances vie n’ont guère représenté que 0,83 % du PIB en Indonésie, 1,19 % du PIB en Thaïlande et 0,62 % en Inde, par rapport aux 5,23 % du PIB aux États-Unis.
L’aide internationale ne peut pas se substituer aux assurances. La charité nous inspire, et nous rassure sur notre humanité, mais elle est souvent capricieuse. On ne peut s’en contenter. En effet, dans les prises de décision sur le montant des aides à apporter en cas de catastrophe naturelle, les pays semblent souvent influencés principalement par le souci des apparences que leurs dirigeants veulent préserver. La charité est une réponse aux événements faisant la Une de l’actualité, aux dépens souvent de catastrophes moins spectaculaires.
Les assurances, quant à elle, sont des institutions fiables et vénérables, leurs formes modernes ayant été établies dès le dix-septième siècle. Mais les assurances et d’autres institutions de gestion des risques se sont développées lentement, même dans les pays avancés. Aux États-Unis, la plupart des gens ne sont toujours pas couverts contre les inondations ou les tremblements de terre. En Californie, une des régions du monde les plus instables géologiquement, seul un propriétaire sur six est assuré contre les tremblements de terre.
L’un des problèmes fondamentaux reste que les assurances ne représentent pas un concept qui vient naturellement à la plupart des gens. En fait, comme les chercheurs en psychologie Daniel Kahneman et Amos Tversky l’ont montré, la tendance systématique chez l’homme est de réduire la probabilité perçue des événements à faible probabilité, de sorte que les populations mènent leur vie comme si la probabilité de l’occurrence de ces événements était égale à zéro. De même, nous tendons à accepter des risques de perte importants pour éviter de petites pertes certaines, telles que les primes d’assurance.
Les compagnies d’assurance ont dû faire face à un processus lent et difficile pour détourner le public de ces tendances. En outre, la conception de nouveaux produits de gestion des risques n’est pas chose aisée. Les compagnies d’assurance doivent faire face à des difficultés inhérentes à la mesure de ces risques et personnaliser des polices de manière créative autour des petites manies qui limitent l’adoption de ces polices. Les assureurs doivent également être attentifs à une vaste gamme de risques subjectifs, incitations perverses à un comportement dangereux, et aux problèmes de biais de sélection dans leur recherche de clientèle.
Pour répondre aux catastrophes de manière plus efficace, les nations doivent trouver la volonté de créer un environnement dans lequel un secteur de l’assurance privée bien plus développé pourra s’épanouir. Aux États-Unis, le programme national d’assurance contre les inondations de 1968 rend obligatoire la souscription d’assurance contre les inondations pour ceux qui financent des constructions ou l’amélioration de structures existantes dans les zones particulièrement susceptibles d’être inondées.
Si l’on ne veut pas rendre obligatoire ce type d’assurance, il faut au moins en faire la promotion de manière efficace. Sinon, nous continuerons à faire construire dans les plaines inondables en se reposant sur l’idée que nos gouvernements ou la communauté internationale se sentiront obligés de nous porter secours, garantissant ainsi, de fait, de mauvais risques qui n’auraient jamais dû être pris en premier lieu.
Une grande partie des pires dégâts en Asie se sont produits dans les zones susceptibles de pâtir d’un tsunami, comme les basses côtes du Sri Lanka. Les assurances privées décourageraient la construction dans les endroits les plus dangereux, avec des primes très élevées, tout en encourageant l’adoption de normes de construction capables de résister aux tsunamis dans les zones marginales.
Heureusement, nos institutions internationales de gestion des risques s’améliorent régulièrement. Diverses obligations liées aux catastrophes naturelles, couvrant les tremblements de terre et d’autres phénomènes, ainsi que des instruments financiers dérivés liés aux catastrophes météorologiques, ont vu le jour sur les marchés financiers ces dernières années. Le protocole de Kyoto a créé un mécanisme d’échange en matière d’émissions de gaz carbonique, qui promet de gérer les risques d’une éventuelle catastrophe naturelle encore plus grande : le réchauffement climatique.
Le marché pour ces produits est encore restreint, mais ils ont un fort potentiel de croissance et leur futur développement améliorerait la capacité des compagnies d’assurance à couvrir les risques des catastrophes internationales majeures.
Il n’y a qu’à examiner l’effet de l’absence d’un système de détection lointaine dans les pays les plus affectés par le tsunami : il est facile d’incriminer le manque de vision à long terme mais aucun des neuf pays les plus touchés n’a développé un tel système. Et on ne peut tous les considérer comme des imprévoyants ! Le problème n’est pas celui de l’erreur individuelle. Ce drame a été causé par l’absence d’institutions internationales appropriées capables de surveiller un large éventail de catastrophes naturelles possibles.
Les débats sur les systèmes de détection lointaine pour les tsunamis se sont concentrés sur les programmes gouvernementaux. Mais les systèmes de détection lointaine ne concernent pas uniquement des capteurs océaniques et des satellites, ils impliquent également le redéploiement des constructions loin des zones susceptibles d’être touchées et l’incitation des entreprises privées à développer des procédures de sécurité et d’évacuation efficaces.
Ce sont là les tâches habituelles des compagnies d’assurance. En effet, une des caractéristiques les plus frappantes de la catastrophe du tsunami reste que la plupart des centres de vacances les plus prestigieux se sont retrouvés complètement pris au dépourvu. La leçon est claire : le professionnalisme des entreprises les plus prestigieuses n’a d’égal que celui des infrastructures institutionnelles existantes qui leur permettent d’atteindre un haut degré de professionnalisme. La véritable raison de leur manque de préparation vient du fait que notre industrie de l’assurance ne couvrait pas les risques de tsunamis et de ce fait n’offrait aucun conseil de prévention des catastrophes naturelles à la hauteur de leurs besoins.
Le secteur des assurances doit, et devrait, répondre à la catastrophe du tsunami en acceptant l’impératif moral de l’action concertée pour étendre la couverture des risques. Dans la mesure où les gouvernements sont également concernés, ils peuvent faire la promotion d’une meilleure gestion des risques via une législation responsable et même le financement d’expériences dans le domaine de nouveaux produits d’assurance privée.
Robert J. Shiller enseigne l’économie à l’université de Yale et a récemment publié Irrational Exuberance (Exubérance irrationnelle) et The New Financial Order: Risk in the 21st Century (Le Nouvel ordre financier et les risques du 21ème siècle).
Copyright :
Project Syndicate, janvier 2005.
Traduit de l’anglais par Catherine Merlen