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Demain, une Europe morcelée ?

PRINCETON – Alors qu'un nouveau sommet n'a apporté aucun résultat, les dirigeants européens seraient bien inspirés d'imaginer à quoi ressemblera leur continent - et le monde - s'ils ne parviennent pas à trouver une solution efficace à la crise financière et économique de l'Europe. Qu'est-ce qui arrivera en cas de désintégration de la zone euro et de celle alors quasi inévitable de l'UE ?

Le meilleur endroit pour envisager cette question n'est pas Bruxelles, mais Tiraspol, la capitale de l'entité autoproclamée indépendante de République moldave de Transnistrie. C'est en 1991, après la dissolution de l'Union soviétique (presque 300 millions d'habitants) que ce confetti d'un  demi-million d'habitants a déclaré son indépendance de la Moldavie (quatre millions d'habitants) qui elle-même s'est détachée de l'Ukraine (50 millions d'habitants) en 1940.

La Transnistrie est dotée d'un gouvernement, d'un Parlement, d'une armée, d'une Constitution, d'un drapeau et d'un hymne national d'un lyrisme de style soviétique et bien entendu de sa propre monnaie de manière à disposer de tous les éléments constitutifs d'une nation. Cette entité politique est l'équivalent en politique du phénomène physique de fragmentation. Quand elle est soumise à des tensions, une surface importante se fragmente en morceaux de grande taille qui à leur tour se fragmentent en morceaux de plus en plus petits.

Des six grands pays de l'UE, seule la France dispose d'un système politique centralisé bien défini. Le centralisme polonais s'en rapproche, mais de fortes différences régionales persistent - un héritage des trois grands systèmes impériaux très différents que la Pologne a connus au 19° siècle.

L'Italie et l'Allemagne sont constituées d'unités politiques de taille moyenne ou petite datant du 19° siècle, chacune avec sa personnalité marquée. Le Royaume-Uni parait plus ancien et plus stable, mais aujourd'hui l'Ecosse est contrôlée par un parti politique qui veut abroger l'Acte d'union de 1707 et organiser en 2014 un référendum sur l'indépendance. Après la dictature de Franco, l'Espagne s'est stabilisée en accordant l'autonomie à ses régions, qui tendent à se comporter comme des Etats indépendants.

Hier, dans un monde fragmenté, la logique d'intégration dépendait de régions mécontentes du redécoupage politique, faisant appel à de nouveaux alliés de plus grande taille. Dans le sud de l'Allemagne, les habitants de Franconie n'appréciaient pas le fait que les guerres napoléoniennes les soumettent au régime bavarois ; ils considéraient le nationalisme allemand comme un moyen d'utiliser la Prusse et Berlin pour contrebalancer l'hégémonie de Munich. Mais une fois l'Allemagne unifiée, les Bavarois furent mécontents et pensèrent à une Europe unie pour faire contrepoids à l'Etat allemand. La Bavière s'est mise à utiliser la Communauté européenne au profit de son propre système politique.

L'intégration était animée de son propre mouvement historique, les forces antagonistes étaient toujours susceptibles de se réveiller. L'hostilité à la construction européenne tient à la méfiance à l'égard d'une union de transfert susceptible de conduire à une redistribution des richesses. Pourquoi donner notre argent à des gens dans des régions très différentes ? Quelle sorte d'exigence ces étrangers ont-ils ?

Les transferts au profit du sud de l'Europe rappellent aux Allemands la réunification de leur pays après l'effondrement de l'Allemagne de l'Est en 1989-1990. Les transferts ont été massifs et les ressources nationales consacrées à de gigantesques projets d'infrastructure. Cela n'a pas suffit à arrêter l'hémorragie des talents des Länder de l'Est, car beaucoup de gens parmi les plus capables et les plus entreprenants partaient - ce qui a lourdement pesé sur la solidarité nationale.

La question des transferts au sein d'un grand ensemble politique est au cœur du fédéralisme. Les premières années des USA furent dominées par un débat passionné sur la solidarité. En 1790, lorsqu'Alexander Hamilton voulait que le nouveau gouvernement fédéral assume les dettes des Etats après la guerre de Sécession, il a rencontré une forte opposition. La seule manière d'assurer la pérennité d'un tel ordre politique écrivait James Madison dans in The Federalist Papers est de veiller à ce que le pouvoir de l'Etat fédéral soit limité.

L'Europe fait face aujourd'hui à une situation analogue. Elle est embourbée dans la crise existentielle la plus grave depuis 1945. Or les systèmes politiques complexes réagissent généralement de manière brouillonne aux crises, ce qui est éminemment destructif.

Si le centre politique de l'Europe est perçu comme arrogant et agissant arbitrairement, son autorité va être rejetée. L'adoption d'un nouveau traité peut sembler un processus complexe, mal adapté à la gestion d'une crise financière moderne en évolution rapide, mais c'est le seul moyen de conférer la légitimité voulue aux institutions nécessaires pour résoudre la crise - notamment en donnant l'assurance que les transferts de richesse ne se prolongeront pas indéfiniment.

Si le processus d'intégration européenne s'inverse, on ne verra pas apparaître un ensemble d'Etats-nations heureux et prospères, à l'image de ce qui s'est passé dans les années 1950 et 1960. Les Allemands du sud se demanderont s'ils ne transfèrent pas une trop grande partie de leur richesse au profit de la vieille ceinture industrielle du nord et les Italiens du nord qui soutiennent la Ligue du Nord anti-européenne voudront échapper à l'autorité de Rome et du sud pour former ce qu'ils appellent "l'Etat indépendant de Padanie".

Un retour en arrière ne ramènerait pas simplement l'Europe au milieu du 20° siècle. Pourraient réapparaître de petits Etats analogues à ceux du milieu du 19° siècle, sans transfert budgétaire, si ce n'est au sein d'une zone limitée. Mais la dynamique pourrait aller au-delà : au milieu du 18° siècle les territoires germaniques comportaient quelques 350 entités politiques indépendantes et plus de 3000 avant le milieu du 17° siècle. Le danger existe pour L'Europe, observons la Transnistrie.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz