Wednesday, April 23, 2014
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Arabie saoudite : une royauté vieillissante

LONDRES -  La différence entre les décès, à deux jours d’écart, du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi et du prince héritier saoudien Sultan ben Abdel Aziz est d’un côté l’exemple d’une bouffonnerie en phase terminale et de l’autre celui d’une gérontocratie décadente. Leur disparition aura sans doute des conséquences très différentes pour les deux peuples : la libération pour les Libyens et la stagnation pour les Saoudiens.

La mort de Sultan, à 86 ans, marque toutefois le début d’une période d’incertitude profonde concernant les politiques intérieure et extérieure du royaume. Le demi frère de Sultan, le roi Abdallah, 87 ans, est toujours hospitalisé à Ryad, à la suite d’une grave opération le mois dernier. Le régime est vieux et malade et est perçu par la population comme étant maintenu en vie artificiellement.

La question de la succession se pose maintenant. Pour la première fois, les obsèques d’un membre de la famille royale ont été retardées pour donner le temps à la famille régnante de décider qui serait le suivant dans l’ordre de succession, un signe de dissensions internes (et d’entente sur la pérennité du régime dynastique).

La stabilité du régime saoudien dépend aujourd’hui de sa capacité à maintenir l’unité et à clarifier le processus de succession. Avec la disparition du prince héritier, le risque de schismes est particulièrement menaçant pour la stabilité du royaume (et pour celle des exportations de pétrole), parce que la dynastie Al Saoud compte à présent 22.000 membres, avec pour conséquence des heurts entre factions de prétendants au pouvoir toujours plus nombreux.

Sultan était déjà mort – politiquement – depuis trois ans. En fait, depuis qu’il était parti suivre un traitement médical à New York en juin 2011, de jeunes Saoudiens se demandaient sur de nombreux sites web si cela pouvait aussi être littéralement le cas.

La lignée de successeurs octogénaires d’Abdallah rappelle les dernières années de l’Union soviétique, quand des dirigeants impotents se succédaient au pouvoir pour un bref laps de temps sans réellement gouverner. De nombreux Saoudiens éprouvent aujourd’hui ce même climat d’incertitude et de torpeur.

Pour aggraver la situation, la règle de succession est ambiguë. Après qu’Abdallah a succédé à son frère Fahd, qui avait dirigé le pays pendant 23 ans jusqu’à sa mort en 2005, il a créé le Conseil d’allégeance, un organisme familial mystérieux et incertain qui évoque le Collège des cardinaux du Vatican. Mais dans le cas du Conseil, les restrictions ne sont pas uniquement basées sur l’âge, mais également sur les lignées familiales. Le Conseil comprend les princes royaux survivants des 43 fils d’Ibn Saoud, le fondateur du royaume, et les fils de leurs frères décédés – par exemple, les descendants du feu roi Fayçal.

Mais, alors que la santé de Sultan se détériorait, Abdallah a contourné sa propre création et a nommé le prince Nayef, le ministre de l’Intérieur, au poste de deuxième vice-Premier ministre. En d’autres termes, il semble probable que Nayef soit le prochain prince héritier. Mais comme il se doit pour ce régime de plus en plus exsangue, Nayef, qui a 82 ans, souffre de leucémie.

Sultan a distribué sa fortune, estimée à 270 milliards de dollars, à ses fils avant sa mort de façon à renforcer leurs positions politiques dans une arène princière de plus en plus compétitive. En fait, chaque prince âgé a placé ses fils préférés à des postes importants. Sultan s’est assuré que son fils Khaled obtienne le ministère de la Défense, et a rappelé le célèbre frère de Khaled, Bandar, pour occuper la direction du Conseil de sécurité national. Abdallah a sécurisé la position de son fils Mitaeb en le nommant commandant de la Garde nationale. Le prince héritier présumé, Nayef, a fait en sorte que son fils Mohammed soit le prochain ministre de l’Intérieur.

En résumé, malgré les innovations apportées par Abdallah dans le processus de succession, ce n’est un secret pour personne que rien ne garantit une  transition du pouvoir à une génération plus jeune – ou qu’un dirigeant efficace émerge de ce processus. L’histoire des tractations de la famille Al Saoud pour la succession n’est plus chuchotée derrière des portes closes. L’internet a ouvert des fenêtres sur les intrigues, les ambitions et les fourberies de la famille royale.

Les Al Saoud font penser à une entreprise familiale, établie en 1932. Ibn Saoud parvint à conquérir et à unifier le vaste territoire de la péninsule arabique, lui donnant son nom de famille, puis à aliéner, diviser et contrôler ses frères et cousins de façon à établir une succession en ligne directe claire et incontestée par ses fils. A sa mort, ses fils, bien que jamais entièrement unis, maintinrent une cohérence suffisante pour faire fonctionner l’entreprise. Ce constat ne vaut plus pour les milliers de fils qu’ils ont engendrés. Au fur et à mesure que disparaît la vieille garde, la nouvelle génération a commencé à se disputer devant les clients.

Maintenant que le rapport entre les membres de la famille royale et les roturiers s’établit à un pour mille (comparé à un pour cinq millions au Royaume-Uni), la gestion des privilèges, fonctions et salaires princiers n’a jamais été aussi compliquée. Les avantages de la famille royale comprennent des sinécures à vie et une mainmise sur le service public, une situation qui leur permet d’octroyer des contrats et de recevoir des commissions en sus de leurs salaires.

Le régime saoudien est donc aujourd’hui divisé, sa légitimité est remise en question et les tensions sectaires augmentent. De plus, bien que les revenus des exportations de pétrole explosent, les pays voisins sont saisis par une fièvre révolutionnaire.

A court terme, l’autoritaire Nayef, une fois investi en tant que prince héritier, exercera sans doute une plus grande répression, d’une part en accordant une place plus importante au clergé wahhabite conservateur dans la structure du pouvoir du pays. D’autre part, des sommes fabuleuses d’argent, appuyées par le dogme wahhabite, seront dépensées pour s’assurer de la soumission et du mutisme de la population. Alors qu’Abdallah mentionnait au moins la possibilité de réformes (sans rien en faire), ce mot est synonyme d’anathème pour Nayef.

L’état d’esprit dominant des dirigeants saoudiens reste le déni. La famille royale continue à penser qu’être dépositaire des lieux saints de l’islam leur assure un statut à part dans le monde arabe, et qu’aucune révolution ne les menacera jamais. Et si jamais quelqu’un le tentait, la famille royale suivrait le conseil de Nayef : « Ce que nous avons conquis par le sabre, nous le garderons par le sabre ».

Dans l’ensemble de la région, la jeunesse arabe, récemment mobilisée (et qui, par là même, a acquis du pouvoir) tente de mener leur pays vers les réformes et la libéralisation. L’Arabie saoudite se dirige, malheureusement, dans la direction opposée.

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