WEEKLY SERIES

INTERNATIONAL ECONOMICS

STRATEGIC SPOTLIGHT

GLOBAL FINANCE

ECONOMICS OF DEVELOPMENT

ECONOMIC AND REGULATORY POLICY

ECONOMIC HISTORY

ECONOMIC PERSPECTIVES

PUBLIC INTELLECTUALS

GLOBAL OUTLOOK

REGIONAL EYE

SPECIAL SERIES

PROJECT SYNDICATE

Into Africa

La Privatisation du gouvernement du Nigeria

English Spanish Russian French German Czech

2003-07-23

Le Nigeria peut se montrer audacieux en matière de diplomatie, comme le montre son offre d'asile politique au président du Libéria, Charles Taylor. Il en aura tout autant besoin s'il veut redresser son économie moribonde.

Le Nigeria représente le paradigme de l'échec du développement. Les revenus moyens font partie des plus bas au monde. La pauvreté est endémique et plus des trois quarts des Nigériens survivent avec moins de deux dollars américains par jour et la distribution des revenus se fait plus au profit des classes favorisées que n'importe où ailleurs dans le monde. Les 2% des Nigériens les plus riches gagnent autant que les 55% les plus pauvres.

Alors que le Nigeria s'apprête à enterrer les fantômes de ses dictatures passées, il est temps de se lancer dans des réformes audacieuses. Ses leaders devraient concentrer leurs efforts sur la question principale : la gestion des revenus pétroliers du Nigeria.

Paradoxalement, le geste le plus audacieux serait que le gouvernement cesse de gérer les revenus pétroliers pour laisser la gestion d'une grande partie de ces revenus directement dans les mains du peuple, comme c'est le cas dans l'État américain d'Alaska et dans la province canadienne d'Alberta. Dès la première occasion, le gouvernement du Nigeria devrait organiser une conférence avec tous les leaders régionaux et nationaux pour trouver un accord sur une provision constitutionnelle qui garantirait à tous les foyers une participation aux revenus pétroliers et dont le montant serait déterminé par les prix et les quotas en vigueur.

Quelle est la logique de cette proposition et comment peut-on la mettre en oeuvre ? Dans les recherches que j'ai menées récemment avec Arvind Subramanian du FMI montrent que les pauvres performances économiques du Nigeria sont principalement dues à la mauvaise gestion des revenus pétroliers.

Sur la base des informations d'un ensemble de pays, les ressources naturelles telles que le pétrole et le minerai ressemblent en fait à une « malédiction » plutôt qu'une bénédiction parce qu'elles imposent un handicap important sur la croissance à long terme. Pourtant, la vrai malédiction des richesses pétrolières n'est pas tant qu'elles incitent à la fameuse « maladie hollandaise », la mauvaise allocation de ressources qui devraient être dirigées vers les secteurs marchands, ni que cela génère une certaine incertitude du fait de la volatilité des prix.

Le principal problème lié aux booms pétroliers tient plutôt de ce qu'ils créent tout un ensemble de pathologies, du copinage à la corruption jusqu'au pillage, qui érodent les institutions publiques essentielles et sapent la gouvernance. En fait, alors qu'on lui demandait lors d'une conférence à laquelle il assistait à Londres quelle pouvait être la pire nouvelle que son équipe pouvait lui apporter, le président du Sénégal, M. Wade, lança ce trait d'esprit : « que l'on ait découvert du pétrole au large de nos côtes. »

La meilleure façon d'éviter ces difficultés est de supprimer le contexte dans lequel elles se développent. Les revenus du pétrole doivent être ôtés de la responsabilité du secteur public au maximum et confiés au secteur privé. Cette solution est d'autant plus urgente que le Nigeria est sur le point de lancer l'exploitation des énormes réserves de gaz naturel du pays, ce qui aggravera et prolongera probablement la « malédiction » des ressources naturelles.

Notre proposition présente un certain nombre d'avantages, et surtout suscite l'intérêt nécessaire à une gouvernance plus efficace et dynamique. Actuellement, le pétrole représente une part importante du revenu total du gouvernement du Nigeria. Sans avoir besoin de recourir à l'imposition des citoyens, le gouvernement n'a pas vraiment intérêt à fournir des services efficaces : les revenus du pétrole représentent une manne providentielle dont le flot ne se tarit pas quel que soit la réussite du secteur public.

De plus, alors que le Nigeria est officiellement une démocratie, l'équilibre des pouvoirs entre les citoyens et les élus, même ceux des niveaux de gouvernement local ou national, penche en faveur de ces derniers du fait de leur accès facilité aux revenus du pétrole. Cela perpétue une politique, et même une politique démocratique, de clientélisme. Donner le pouvoir aux citoyens en leur reversant les bénéfices du pétrole rectifierait l'équilibre et améliorerait la responsabilisation et le fonctionnement démocratique.

Enfin, notre proposition offre un moyen de sortir des débats sans fin et stériles entre l'aide internationale et le Nigeria sur la question du soulagement de la dette. Les élus nigérians et le public souhaitent voir lever le fardeau de la dette extérieure, particulièrement parce qu'une grande partie de cette dette est « odieuse » : contractée par des dictateurs qui bénéficiaient dans une large mesure de la complicité des créditeurs.

Mais les donneurs s'inquiètent. Ils craignent, avec raison, que les économies faites sur l'aide internationale soient mal réinvesties, tout comme le sont les autres ressources publiques. Grâce à notre proposition, les économies faites sur le remboursement de la dette seraient directement redistribuées au secteur privé, soulageant ainsi les inquiétudes légitimes des donneurs tout en répondant aux récriminations nigériennes.

Les détails de la mise en place de notre proposition devront être définis par les politiciens nigériens. Ainsi, il faut prendre une décision sur les transferts à reporter sur chaque citoyen ou foyer (un chèque annuel pour chaque membre du foyer pourrait avoir des effets négatifs sur la natalité puisque les parents pourraient faire plus d'enfants pour récolter plus d'argent). De plus, les Nigériens doivent décider si les bénéficiaires recevront tous une part égale ou si ceux qui doivent faire face aux conséquences environnementales de l'exploitation et de la production pétrolière-- par exemple, dans le delta nigérien-- doivent percevoir une plus grosse somme.

Autre question : quel pourcentage des revenus doivent être transférés et comment réaliser ce transfert dans un pays aussi grand, complexe et financièrement arriéré que le Nigeria. Pourtant, même avec les problèmes de corruption et de manque d'efficacité qui ne manqueront pas d'affecter sa mise en oeuvre effective, notre proposition est meilleure que le status quo. Après tout, les terribles conditions d'aujourd'hui sont le résultat de quarante années d'une corruption prodigieuse et d'un certain gâchis. Au mieux, notre proposition pourrait améliorer fondamentalement la qualité des institutions publiques et ainsi transformer l'économie et la politique du Nigeria pour les années à venir. Il est temps d'agir.

Xavier Sala-i-Martin est professeur d'économie à l'université de Columbia et actuellement en détachement à l'université Pompeu Fabra de Barcelone.

You might also like to read more from or return to our home page.

Toute reproduction du contenu de ce site sans accord écrit de Project Syndicate constitue une infraction à la législation internationale relative au droit d’auteur. Pour obtenir une autorisation, merci de nous contacter à l’adresse suivante : distribution@project-syndicate.org.
English Spanish Russian French German Czech

You must be logged in to post or reply to a comment.
Please log in or sign up for a free account.