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Vaincre le terrorisme par la prospérité mondiale

Jeffrey D. Sachs

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2001-10-29

Lorsque Franklin Roosevelt et Winston Churchill ont fixé les objectifs des Alliés dans la Charte de l'Atlantique lors de la Seconde Guerre mondiale, ils ont évoqué l'extension "des progrès économiques et de la protection sociale" au monde entier. Dans son discours d'investiture, Roosevelt disait que le monde devrait être basé sur quatre libertés, dont "la liberté d'échapper à la misère". Il en appelait à des accords économiques au niveau mondial visant à garantir "une vie paisible et satisfaisante aux habitants" de tous les pays.

On pouvait retrouver des intonations analogues dans les propos du président Bush qui déclarait récemment : "Nous vaincrons les terroristes en bâtissant une prospérité durable qui offre des perspectives de vie meilleure à tous les peuples du monde." C'est un objectif nécessaire et urgent, mais sa réalisation suppose des changements politiques significatifs de la part des pays riches, notamment des Etats-Unis.

Le monde d'aujourd'hui n'offre pas la prospérité à tous. Plus d'un milliard de personnes luttent chaque jour simplement pour survivre, et beaucoup n'y réussissent pas. Durant ces deux dernières années, j'ai présidé la commission Macroéconomie et Santé de l'OMS qui possède des informations détaillées montrant que des millions de pauvres meurent chaque année parce qu'ils ne disposent pas du minimum pour survivre. Les décès dus à des maladies que l'on peut prévenir et guérir comme la rougeole, les infections respiratoires, le paludisme, la tuberculose et le sida sont parmi les plus choquants.

Le problème est que la prévention et le traitement de ces maladies coûtent de l'argent, pas beaucoup, mais déjà trop pour le budget des pays pauvres. La commission Macroéconomie et Santé de l'OMS a découvert des faits scandaleux. Dans les pays pauvres, les dépenses de santé sont en moyenne de 11 dollars par personne et par an alors qu'il faudrait au minimum 33 dollars.

Les pays riches devraient verser 20 dollars par an et par personne pour parvenir à une infrastructure médicale minimum, or ils ne donnent que 2 dollars tout en croyant répondre aux besoins de ces pays. Alors que des millions de gens meurent faute d'argent, les Etats-Unis et les autres pays riches considèrent qu'il s'agit là de quelque chose de "naturel" et non de la conséquence d'un laisser-aller politique.

Si tous les pays riches consacraient chaque année à la santé dans les pays pauvres 0,1% de leur PNB soit 1 centime pour un revenu de 10F, 25 milliards de dollars seraient disponibles pour sauver des millions de vie dans ces pays. Cette somme permettrait à des centaines de millions de gens d'accéder aux soins essentiels, ce qui inclut le traitement du sida, la vaccination des enfants et la distribution de moustiquaires à titre de prévention du paludisme. Malheureusement les pays riches fournissent seulement un quart de ce qu'il faudrait : 6 milliards de dollars au lieu de 25. La commission de l'OMS estime que chaque année, 8 millions de personnes pourraient être sauvées si elles bénéficiaient de l'aide nécessaire.

En termes relatifs, l'Amérique est le pays du monde développé qui contribue le moins à l'aide aux pays pauvres, ce que la majorité des Américains ignore. Selon les récents sondages d'opinion, ils pensent qu'ils sont le plus généreux des pays donateurs et que 20% du budget fédéral est consacré à l'aide extérieure, alors qu'en réalité il s'agit de 0,5%. Si l'on mesure l'aide en rapport au PNB, les Etats-Unis arrivent en dernière position parmi les pays riches, beaucoup de pays européens versent dix fois plus en proportion.

Les propos du président Bush sont révélateurs de l'attitude américaine face au développement économique. En appelant à un monde prospère pour tous, il déclarait que "le commerce peut vaincre la pauvreté et le désespoir". Beaucoup d'Américains pensent que le marché à lui tout seul, commerce international inclus, peut éliminer la pauvreté. En tant qu'économiste spécialisé dans le commerce, je sais que ce n'est qu'à moitié vrai. Le commerce pourrait bénéficier aux pays pauvres si les marchés des pays riches leur étaient ouverts pour qu'ils puissent y écouler leur production. Mais le commerce à lui seul n'est pas suffisant. Une politique commerciale ne peut sauver les millions de personnes qui meurent faute de soins, seule une assistance financière ciblée peut y parvenir. En outre, quand la maladie fait des ravages dans une population, il est pratiquement impossible de mener une politique de croissance basée sur les exportations.

L'avarice de l'Amérique se paye au prix fort en terme de sécurité. La communauté américaine du renseignement sait depuis longtemps que la maladie et la pauvreté favorisent "l'échec de l'Etat", terme technique qui désigne un effondrement politique, une révolution, une guerre civile, le terrorisme financé par l'Etat ou un coup militaire. Quand un échec de ce type survient, il s'ensuit fréquemment une intervention militaire coûteuse de la part des Etats-Unis et de ses alliés. Il semble que les pays riches interviennent seulement quand il est trop tard, plutôt que de travailler en amont pour éviter une crise ou un effondrement.

Le président Bush a lancé un débat mondial sur la manière de parvenir à la prospérité pour tous. Aussi, les dirigeants du monde entier devraient-ils en profiter pour adresser un message aux Etats-Unis et aux autres pays riches. Il est temps que ces derniers contribuent véritablement au développement économique des pays pauvres grâce à une aide à la mesure de leurs besoins et à une ouverture des marchés qui leur permette d'atteindre la prospérité grâce aux exportations. Tant que l'on ne prendra pas ces mesures, le monde restera dangereux et divisé, les pauvres continueront à souffrir et à mourir faute de soins, l'instabilité et les soulèvements politiques resteront la règle.

Jeffrey D. Sachs est professeur d'économie et directeur du Centre pour le développement international à l'université de Harvard.

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AUTHOR INFO

Jeffrey D. Sachs is Professor of Economics and Director of the Earth Institute at Columbia University. He is also Special Adviser to United Nations Secretary-General on the Millennium Development Goals.