Economics and Justice
Les leçons économiques du Nord
Jeffrey D. Sachs
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Les débats économiques seraient moins nombreux si le monde passait plus de temps à observer ce qui fonctionne bien et ce qui ne fonctionne pas. Presque partout, des discussions houleuses ont eu lieu sur la manière de combiner les forces du marché à la sécurité sociale. La gauche appelle à une amplification de la protection sociale, tandis que la droite estime que cette amplification saperait la croissance économique et aggraverait les déficits fiscaux.
Or, il est possible de faire avancer le débat en examinant de plus près le succès des économies danoise, finlandaise, islandaise, néerlandaise, norvégienne et suédoise. Bien qu’aucune expérience régionale ne soit directement transférable, les pays nordiques ont réussi à associer le bien-être social à de hauts niveaux de revenus, à une croissance économique solide et à une stabilité macroéconomique. Ces pays sont également dotés d’administrations publiques d’excellente qualité.
Bien sûr, il existe également des différences parmi les pays nordiques, les dépenses sociales étant plus élevées au Danemark, aux Pays-Bas, en Norvège et en Suède qu’en Finlande et en Islande. Néanmoins, alors que les impôts nationaux aux États-Unis équivalent à 20 % du PNB, le ratio est de plus de 30 % dans les pays nordiques.
Cette forte imposition finance en totalité le système national des soins de santé, l’éducation, les retraites, ainsi que d’autres services sociaux. Il en résulte de faibles niveaux de pauvreté et un écart de revenus relativement serré entre les ménages les plus riches et les ménages les plus pauvres. Aux États-Unis, les 20 % de foyers les plus pauvres ne perçoivent que 5 % du revenu global du pays, plaçant ainsi leurs revenus à environ un quart de la moyenne nationale. En revanche, dans les pays nordiques, les 20 % de foyers les plus pauvres reçoivent presque 10 % du revenu global et leurs revenus équivalent quasiment à la moitié de la moyenne nationale.
Les conservateurs américains estiment qu’un secteur public fort engendre l’inefficacité et la mauvaise gestion, entraîne la corruption et la lourdeur bureaucratique, tandis que les impôts qui le soutiennent limitent l’efficacité économique. Or, l’expérience nordique remet en cause chacune de ces affirmations.
Considérons les questions de l’inefficacité et du gaspillage. Dans les pays nordiques, ce sont les gouvernements qui financent le système de sécurité sociale. Il en résulte une espérance de vie plus élevée et un taux de mortalité infantile plus bas qu’aux États-Unis. L’espérance de vie est proche de 80 ans dans les pays nordiques et de 78 ans aux États-Unis, où le gouvernement ne garantit pas l’assurance santé au niveau national et où des millions de familles sont beaucoup trop pauvres pour se l’offrir elles-mêmes. Ironiquement, dans le système américain, la forte confiance placée dans le secteur privé est tellement inefficace que les Américains consacrent une plus grande proportion du PNB à la santé (14 %) que ne le font les Nordiques (11 %), en en tirant moins d’avantages.
En outre, bien que les dépenses d’aide sociale soient moins élevées aux États-Unis que dans les pays nordiques, le déficit budgétaire, proportionnellement au revenu national, est beaucoup plus important. Les États-Unis dépensent peu pour le secteur public, mais l’impôt est encore plus faible que la dépense.
La forte imposition n’a pas non plus empêché les pays nordiques de réaliser de belles performances économiques. Plutôt que de s’appuyer essentiellement sur l’impôt sur le revenu, comme c’est le cas aux États-Unis, les pays nordiques s’appuient sur la TVA qui permet de collecter d’importantes sommes d’argent, tout en limitant la fraude fiscale et l’altération de l’économie.
L’expérience nordique dément également l’argument conservateur selon lequel un État-providence fort tend à affaiblir la motivation au travail et à l’épargne. L’épargne nationale dans les pays nordiques s’élève en moyenne à plus de 20 % du revenu national, tandis qu’elle est d’environ 10 % aux États-Unis.
Par ailleurs, la croissance économique dans les pays du Nord est identique à la croissance américaine de ces dernières années. En moyenne, les salaires sont plus élevés aux États-Unis, essentiellement parce que la semaine de travail des Nordiques compte moins d’heures. Quoi qu’il en soit, les pays nordiques ont tous un niveau élevé de revenus, et le revenu par tête de la Norvège excède effectivement celui des États-Unis.
Plusieurs facteurs semblent expliquer la réussite économique des pays nordiques. L’imposition est à assiette large et ne fausse pas l’économie. Le commerce international ouvert, les forces du marché et la propriété privée des industries comptent sur l’imposition pour soutenir les incitations. Les pays nordiques ne sont pas des économies « socialistes », basées sur la propriété d’état et la planification, mais des économies « sociales », basées sur la propriété privée et le marché, offrant néanmoins une protection sociale publique. L’aspect le plus important réside dans leur investissement lourd dans l’enseignement supérieur, les sciences et la technologie, leur permettant de rester à la pointe des secteurs de haute technologie.
Il y a cinquante ans, Friedrich von Hayek, le théoricien de l’économie de marché, estimait qu’un secteur public puissant serait une menace pour la démocratie-même, plaçant les pays européens « sur la route vers le servage ». Or, les pays nordiques ont tiré profit sans souffrance d’un État- providence fort, d’une corruption plus faible du secteur public et de niveaux de participation électorale plus élevés qu’aux États-Unis. Selon Transparency International, les pays nordiques possèdent les systèmes politiques les moins corrompus du monde ( l’Islande et la Finlande en tête), alors que les États-Unis et leur « politique de gros sous » figurent assez loin au bas de la liste.
Mais, dans quelle mesure la réussite nordique peut-elle être reproduite ? Ces pays comptent de petites populations; ils disposent en outre d’un accès facile aux échanges commerciaux internationaux, de ressources naturelles et de voisins pacifiques. À noter également leur homogénéité ethnique permettant aux divisions sociales de se résoudre facilement. Cependant, cela signifie que le défi de maintenir un état social fort au sein de sociétés ethniques et raciales très différentes, comme c’est le cas aux États-Unis, n’est pas d’ordre économique. Ce défi relève davantage du respect de l’autre et de son intégration sociale.
Jeffrey Sachs est professeur d’économie et directeur de l’Institut de la Terre à l’Université de Columbia.
Copyright: Project Syndicate, 2006.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Béatrice Einsiedler
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