Tuesday, September 2, 2014
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Medvedev et le nihilisme juridique en Russie

MOSCOU –  Le colonel Iouri Boudanov a été condamné pour le viol et le meurtre d'une Tchétchène de 18 ans, Elsa Kungayeva. Après avoir passé la moitié de sa peine de prison, il a été libéré en décembre dernier.

Svetlana Bakhmina était une avocate de Yukos, la compagnie pétrolière qui appartenait à Mikhail Khodorkovsky. Elle a été arrêtée en 2004 et condamnée en 2006 à six ans et demi de prison pour escroquerie et fraude fiscale. Comme Boudanov, elle a fait une demande de libération anticipée en 2008. Sa demande a été rejetée, de même que sa requête de surseoir à sa peine jusqu'à ce que ses deux jeunes fils atteignent l'âge de 14 ans – une requête parfaitement conforme à la législation russe.

Vasily Aleksanyan était vice-président exécutif de Yukos, mais également avocat. A ce titre il a assuré la défense de Khodorkovsky et de son partenaire Platon Lebedev après leur arrestation en 2003. Par la suite, il a été rayé du barreau et lui-même arrêté en avril 2006. Il était gravement atteint du sida et n'a pu continuer à se soigner. En décembre 2008, le tribunal municipal de Moscou a accepté sa mise en liberté sous caution pour un montant de 50 millions de roubles (ce qui représentait 1,775 millions de dollars à ce moment là).

Enfin, considérons le cas de Khodorkovsky et de Lebedev. Arrêtés en 2003, ils ont été condamnés en 2005 à huit ans de prison pour fraude fiscale. Ils purgent leur peine à Chita, à la frontière chinoise. Pourtant, selon la loi russe, du fait de la nature des crimes qui leur étaient reprochés, ils avaient droit d'être incarcérés à proximité de leur domicile, autrement dit à Moscou ou aux environs.

Il y a un peu plus d'un an, quand Dmitri Medvedev a été élu président de la Russie, il a promis d'en finir avec le "nihilisme juridique" dans ce pays. Bien qu'il soit un intime de Poutine et qu'il doive son poste uniquement à cela, beaucoup d'observateurs ont espéré qu'il mettrait terme à la vendetta contre Khodorkovsky et tous ceux qui furent proches de lui.

La désillusion a été totale seulement un an après l'élection de Medvedev, lorsqu'une nouvelle accusation a été formulée à l'encontre de Khodorkovsky et Lebedev, cette fois-ci pour détournement de fonds à hauteurs de milliards de roubles et blanchiment d'argent.

Un observateur cynique a noté lors de l'audience préliminaire que les autorités russes n'arrivaient pas à se décider : soit les anciens dirigeants de Yukos ne payaient pas d'impôt, soit ils ont détourné de l'argent. Depuis quand paye-t-on des impôts sur de l'argent détourné ?

La salle du tribunal où se déroule le nouveau procès contre Khodorkovsky et Lebedev est à peine plus grande qu'une salle de classe spacieuse et elle est remplie de gardes en arme. Malgré cela, les deux accusés doivent se tenir assis à l'intérieur d'une petite cage dont la vitre sur la face avant comporte seulement deux petits trous pour communiquer avec leurs avocats. Chaque jour ils arrivent au tribunal menottés comme de dangereux criminels. Il est impossible de ne pas faire la comparaison avec Budanov, le violeur et assassin qui peut maintenant de se déplacer en Russie en toute liberté.

Le juge a refusé sans commentaire la demande de la défense de ne pas maintenir les accusés enfermés dans une cage et de remplacer l'un des procureurs qui avait déjà siégé lors du premier procès. Le but des autorités semble clair : mettre Khodorkovsky et Lebedev à l'ombre le plus longtemps possible – plus de 20 ans s'ils sont condamnés – et il n'y a guère de doute qu'ils vont l'être.

Néanmoins, ce nouveau procès est aussi un test pour la présidence de Medvedev. Jusqu'à présent il n'a rien fait contre le nihilisme juridique qu'il avait lui-même évoqué. Mais peut-être va-t-il agir au cours de ce procès qui ressemble encore davantage à une vendetta personnelle que le celui qui l'a précédé.

Khodorkovsky n'est sûrement pas un saint. Comme beaucoup d'autres Russes qui peuvent maintenant jouir en toute tranquillité de leur fortune (ou se lamentent peut-être de la voir fondre en raison de la crise financière), il l'a acquise de manière obscure durant les premières années post-soviétiques. Mais au lieu d'acheter des villas, des yachts ou des clubs de foot à l'étranger, il l'a investi en Russie même.

Certes, il s'est avant tout rempli les poches – et ses activités sociales et politiques n'étaient certainement pas uniquement altruistes. Mais son désir de pousser la Russie dans une direction qui lui semblait politiquement souhaitable a fait de lui l'ennemi public numéro un aux yeux de Poutine. Il avait l'ambition de réformer en profondeur le pays, tant sur le plan social que politique ; c'est ce qui a scellé sa chute et conduit à ce nouveau procès destiné sans doute à le réduire définitivement au silence.

La présidence de Medvedev va inévitablement être jugée à l'aune de cette affaire. Va-t-il tolérer et adopter les aversions personnelles de son Premier ministre ou a-t-il la volonté de mettre fin au spectacle ignoble d'une procédure judiciaire manipulée et inéquitable du début à la fin ? Il y a peu d'espoir que ce dernier scénario l'emporte - mais la Russie a toujours été un pays dans lequel la flamme de l'espoir tient jusqu'au bout.

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