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Kenneth Rogoff

Le lièvre chinois et la tortue indienne

Kenneth Rogoff

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2006-02-10

« L’Inde est partout » : tel était le thème du Forum économique mondial de cette année. Dans le monde occidental, une grande importance est accordée aux réussites de la Chine tant et si bien que celles de l’Inde ne nous viennent à l’esprit qu’après coup. Pour bien souligner le fait que la stabilité politique doive triompher sur le long terme, les Indiens ont couvert tous les bus suisses de la bannière « L’Inde, la démocratie émergente la plus rapide du monde. »

Le blitz médiatique indien a été un succès monumental. À Davos, tous les orateurs ont repris l’idée selon laquelle même si la Chine tient actuellement la corde, sur le long terme, la course entre les deux géants asiatiques va se jouer à pile ou face. Tout du moins, pendant quelques jours, l’émergence de l’Inde comme une superpuissance, comparée à la Chine, était un fait accompli. Mais qu’en est-il réellement de la course entre ces deux économies qui concernent chacune plus d’un milliard de personnes ?

En apparence, la Chine dispose d’une confortable avance sur l’Inde. Il y a vingt-cinq ans, à l’aube du mouvement actuel de mondialisation, les productions nationales indienne et chinoise étaient approximativement identiques. Désormais, quels que soient les indicateurs économiques, la Chine est deux fois plus riche que l’Inde.

Or, la vraie différence ne tient pas tant au fait que les meilleurs Chinois réussissent mieux que les meilleurs Indiens. L’élite indienne est formée de champions. L’offre audacieuse de 22 milliards de dollars proposée par Lakshmi Mittal pour racheter l’aciériste français Arcelor le montre effectivement. La véritable différence – que nous l’admettions ou non – tient au fait que le gouvernement communiste chinois a réussi à mondialiser une plus large part de la population que le gouvernement démocratique indien n’est parvenu à le faire.

Cependant, il est impossible de dire que les richesses soient équitablement réparties en Chine. C’est uniquement le long de la côte, où vit en gros un tiers de la population chinoise, que les gens semblent réellement être rentrés dans le 21e siècle. L’essentiel de la Chine rurale reste encore très pauvre et 150 millions de Chinois ruraux n’ont pas d’emploi. Dans les campagnes, la santé et l’éducation rappellent souvent les siècles passés.

Néanmoins, les chiffres de l’exclusion dus au système des castes sont encore pires en Inde. Il se pourrait que seule une personne sur cinq profite de l’économie mondialisée. Pour un employé dans les call centers, l’on compte d’innombrables Indiens qui ne font que vivoter. Alors que quelque 450 millions de Chinois participent à la mondialisation de l’économie, seuls 200 à 250 millions d’Indiens en bénéficient. Plus que toute autre chose, c’est cette différence qui sépare les deux économies.

Que peut faire l’Inde pour combler ce fossé ? Son plus grand défaut réside dans le manque de routes, de ponts, de ports et de toute autre infrastructure. À ce niveau, le contraste avec la Chine est saisissant. Si les produits indiens ne peuvent accéder au marché mondial, comment l’Inde pourrait-elle le conquérir ?

Au cours des cinq dernières années, la Chine a multiplié par cinq ses infrastructures routières. Ses 50 000 kilomètres de routes nouvelles ont été construits pour pouvoir accueillir de plus gros avions, ce qui est sans commune mesure avec certaines pistes d‘atterissage des aéroports indiens. Ce n’est pas qu’une question d’argent : le cash coule à flots à la Banque centrale indienne qui a essentiellement investi dans des bons du Trésor étrangers à faible rendement.

Le vrai problème, c’est que le système autoritaire chinois ne rencontre pas de réelle opposition quand il décide de raser un bidonville qui se trouve sur la route d’un nouvel aéroport. Le gouvernement indien, en revanche, n’a ni le pouvoir ni la volonté de marcher sur les pauvres gens pour enrichir encore davantage les riches.

Malheureusement, sans infrastructure, les 800 millions d’Indiens qui n’ont pas encore réussi dans la vie ont peu de chance d’y parvenir. L’Inde ne pourra jamais créer assez d’emplois dans le seul secteur des services, elle doit pouvoir devenir concurrentielle également dans la fabrication de produits bas de gamme. Sans un meilleur réseau d’infrastructures, la majorité des Indiens restera exclue de la mondialisation.

Ainsi, l’économie indienne pourrait-elle un jour réussir à dépasser le romantisme incorrigible des Chinois ? Pas forcément. Les domaines dans lesquels l’Inde excelle, les services essentiellement, offrent des marges potentiellement plus élevées que la production industrielle. Sur ce point, les Chinois, handicapés par un système juridique largement inférieur, auront du mal à être concurrentiels.

Les entreprises occidentales font davantage confiance aux compagnies indiennes, en matière de données financières sensibles ou de brevets, qu’elles ne le font à la Chine. Les compagnies étrangères savent que, si elles externalisent leurs procédés de haute technologie en Chine, elles peuvent tout aussi bien publier directement leurs projets sur le web.

L’Inde possède également un système financier beaucoup plus développé que la Chine, atout revêtant une importance de plus en plus grande au fur et à mesure que ces deux économies évoluent. La maîtrise et le contrôle des finances (les prêts dirigés, tels que les économistes les appellent) sont efficaces quand il est question de construire des ponts. Ils le sont beaucoup moins quand il faut choisir les entreprises qui méritent d’être sauvées.

Le défi pour les Indiens tout comme pour les autres économies émergentes (le Brésil, la Russie et le Mexique) consiste à trouver de nouvelles méthodes pour amplifier leurs secteurs économiques qui marchent sans les étrangler. Si l’Inde parvenait à rattraper la Chine, elle devrait inclure un plus grand nombre de ses citoyens dans la mondialisation en leur offrant une meilleure éducation, des structures sanitaires plus performantes et un plus grand réseau d’infrastructures. Ce n’est qu’à ce prix que « l’Inde pourra être partout.»

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AUTHOR INFO

Kenneth Rogoff is Professor of Economics and Public Policy at Harvard University, and was formerly chief economist at the IMF.