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Kenneth Rogoff

C’est toujours Noël aux États-Unis !

Kenneth Rogoff

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2006-01-04

Les États-Unis ont-ils transcendé les lois de l’économie ? En ce début d’année, ils poursuivent leur course en tête devant leurs partenaires des pays riches. Et le gigantesque déficit commercial américain ? Pas de problème. En 2005, il s’est encore creusé et le dollar s’est à peine renforcé. La faiblesse des investissements et le système éducatif primaire en pleine déliquescence ? Pas de quoi s’inquiéter. L’économie américaine ultraflexible continue de produire plus avec moins.

Aucun signe non plus de la disparition progressive de l’hégémonie économique américaine sous le poids imposé par le maintien de sa domination militaire unilatérale. Au lieu de se sentir pris à la gorge comme il est de rigueur en temps de guerre dans n’importe quel pays ordinaire, les consommateurs américains dépensent sans compter comme si c’était Noël toute l’année.

Il y a ceux qui croient réellement en l’idée d’une Amérique exceptionnelle. Ces véritables convaincus estiment que les consommateurs américains peuvent allègrement continuer leurs dépenses effrénées parce que l’économie de leur pays est meilleure que toutes les autres. Le marché du travail américain est beaucoup plus flexible que le marché européen, lui permettant de réagir plus rapidement aux sables incessamment mouvants de la mondialisation. Et, contrairement à la plupart des autres pays, et ce surtout en Amérique latine et en Asie, le système américain ne craint pas d’entraver sans pitié le faible leadership collectif.

Par ailleurs, les convaincus portent aux nues le système universitaire américain hyper-compétitif et hautement subventionné, qui absorbe un nombre disproportionné d’étudiants et de chercheurs du monde entier. En fin de compte, beaucoup d’entre eux décident d’immigrer définitivement aux États-Unis. Cela leur est particulièrement facile grâce à la société américaine qui accueille à bras ouverts les étrangers (même si les procédures sont de plus en plus difficiles depuis les événements de 2001). Pour couronner le tout, l’armée américaine, au lieu d’être perçue comme un fardeau, enrichit la supériorité technologique du pays en subventionnant la recherche fondamentale.

En revanche, les sceptiques pensent que l’économie américaine contient déjà en elle les germes de son propre déclin socioéconomique. Ils se focalisent sur l’aggravation de l’inégalité des revenus, trop clairement illustrée par les images retransmises dans le monde entier des pauvres de la Nouvelle-Orléans dévastée par l’ouragan. Les enfants pauvres ne bénéficient pas d’un accès normal aux soins de santé. Les moins pauvres ne s’en tirent pas beaucoup mieux. Effectivement, les salaires n’ont quasiment pas augmenté depuis très longtemps, même si les profits des entreprises n’ont cessé de croître.

En effet, ce décalage pourrait expliquer pourquoi les sondages n’accordent pas au Président Bush le crédit qu’il mériterait pour les bons résultats de sa gestion de l’économie. Le fait qu’ils dépensent davantage que ce qu’ils gagnent, et ce plus encore que les citoyens européens et japonais, ne favorise pas non plus la bonne humeur des Américains. Tous ces facteurs pèsent lourdement sur la société américaine qui, selon les sceptiques, finira bien par jouer un rôle sur la scène politique.

De façon intéressante, les deux camps citent le déficit commercial américain béant – croyez le ou non, les États-Unis absorbent les deux tiers de l’épargne excédentaire mondiale – pour étayer leurs arguments. Les convaincus perçoivent le déficit comme une preuve que le monde entier croit en la spécificité des États-Unis et veut y investir. Les sceptiques, quant à eux, voient un empire vivant grâce à de l’argent emprunté sur une durée indéterminée.

Alors quel camp a raison ? Selon moi, ceux qui pensent que l’Amérique est sur le point de s’écrouler risquent d’être déçus. Néanmoins, je soupçonne que l’ère de l’exception américaine arrive à son terme et que bientôt, le revenu par tête en Europe et au Japon rejoindra celui des États-Unis plutôt que de s’effondrer loin derrière. Même si les quelques prochaines années souligneront probablement certaines des faiblesses pointées par les sceptiques, cette fin se produira essentiellement parce que d’autres pays auront trouvé des méthodes créatives pour imiter les institutions américaines les plus efficaces, en les adaptant à leurs propres structures juridiques, politiques et sociales.

Nous ferions mieux de nous rappeler combien de livres ont été écrits, au début des années 1990, pour inciter les entreprises américaines et européennes à imiter le Japon afin d’éviter une ruine certaine. Les quinze dernières années ont effectivement révélé de graves défauts dans le système financier japonais. Mais, l’un des autres facteurs ayant participé au déclin du Japon a été l’adoption progressive des méthodes japonaises par les entreprises du monde entier, telles que la méthode de la chaîne logistique du « juste à temps ». Évidemment, un de ces jours, l’imitation aura également un impact sur les excellents résultats américains en matière de croissance.

Il est possible que le point le plus faible parmi les arguments des convaincus soit le déficit commercial. Actuellement, la capacité américaine d’emprunter des sommes considérables à des taux d’intérêt extrêmement bas agit sur l’économie comme une énorme dose de stéroïdes. Ces emprunts maintiennent artificiellement la croissance de la consommation et permettent au gouvernement de différer les terribles choix qu’il devrait faire entre les impôts et les dépenses militaires. Sur ce point, la partie touche à sa fin.

Le relâchement de l’économie américaine pourrait bien commencer en 2006, surtout si le Japon continue à sortir du marasme, si le marché domestique américain se ramollit dramatiquement et si la reprise économique européenne s’accélère. Séparément, chacun de ses scénarios est tout à fait envisageable. Or, si tous se produisent en même temps, le déficit commercial américain n’y résistera pas.

Il est bien possible que la fin prenne un autre visage, mais il est difficile de croire que l’ère de l’exception américaine pourra durer indéfiniment. Cette fin pourrait-elle advenir subitement en 2006 ? Ce n’est pas le scénario le plus probable, mais il n’est pas impensable non plus.

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AUTHOR INFO

Kenneth Rogoff is Professor of Economics and Public Policy at Harvard University, and was formerly chief economist at the IMF.