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Vers un nouveau consensus de Washington ?

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2008-06-11

CAMBRIDGE – Il y a deux ans et demi, des responsables de la Banque mondiale ont approché le lauréat du prix Nobel Michael Spence pour lui demander de diriger une commission de haut vol sur la croissance économique. On ne pouvait imaginer sujet plus important. Le consensus de Washington, cette infâme liste de choses à faire et à ne pas faire à l’intention des décideurs des pays en développement, s’était largement dissipé. Mais par quoi le remplacer ?

Spence n’était pas sûr d’être l’homme de la situation. Après tout, ses recherches s’étaient concentrées sur des sujets théoriques concernant les économies avancées ; il avait été doyen d’une école de commerce et n’avait pas beaucoup d’expérience en développement économique. Mais la tâche l’intriguait. Et la réponse positive et enthousiaste qu’il avait reçue des éventuels membres de la commission était encourageante. C’est ainsi que naquit la Commission Spence sur la croissance et le développement, prestigieux groupe de décideurs comprenant notamment un autre lauréat du prix Nobel, et dont le rapport final a paru à la fin du mois de mai.

Le rapport Spence est un jalon pour les politiques de développement – autant pour ce qu’il dit que pour ce qu’il tait. Envolées, les affirmations confiantes sur les vertus de la libéralisation, de la déréglementation, de la privatisation et des économies de marché. Envolées aussi les recommandations à l’emporte-pièce, indifférentes aux différences de contexte. À la place, le rapport Spence adopte une approche qui reconnaît les limites de nos connaissances, met l’accent sur le pragmatisme et le gradualisme et encourage les gouvernements à faire des expériences.

Certes, les économies qui ont réussi ont de nombreux points communs : elles sont toutes impliquées dans l’économie mondiale, elles maintiennent une stabilité macroéconomique, stimulent l’épargne et les investissements, fournissent des incitations orientées vers le marché et sont raisonnablement bien dirigées. Il est utile de garder l’œil sur ces composants communs, car ils forment la charpente des politiques économiques adaptées. Dire que le contexte est important ne signifie pas que n’importe quelle mesure conviendra. Mais il n’y a pas de règle universelle, différents pays atteignent ces buts de façon différente.

Le rapport Spence reflète un plus vaste revirement intellectuel dans le secteur du développement, revirement qui englobe non seulement les stratégies de croissance mais aussi la santé, l’éducation et d’autres politiques sociales. Le cadre traditionnel des politiques, que la nouvelle pensée remplace progressivement, est présomptif plutôt que diagnostique .

Il débute avec de fortes idées préconçues sur la nature du problème : trop (ou trop peu) de réglementations gouvernementales, un gouvernement trop médiocre, trop peu de dépenses publiques en matière de santé et d’éducation, etc. En outre, ses recommandations prennent la forme d’une proverbiale et interminable liste de réformes, et mettent l’accent sur leur nature complémentaire – avec l’impératif de les entreprendre toutes simultanément – plutôt que sur leur séquençage et leur classement par priorité. Ce cadre traditionnel montre un penchant marqué pour les recettes universelles – les arrangements institutionnels “modèles”, les “meilleures pratiques,” points de vue généraux et ainsi de suite.

Par contraste, la nouvelle mentalité part d’un relatif agnosticisme envers ce qui fonctionne. Son hypothèse est qu’il y a beaucoup de “mou” dans les pays pauvres, et que par conséquent, des changements simples peuvent faire une grande différence. Elle est donc explicitement diagnostique et se concentre sur les goulets d’étranglement et les contraintes économiques les plus significatifs. Plutôt que des réformes complètes, elle prône l’expérimentation et des initiatives à la cible relativement étroite, afin de découvrir des solutions locales, et appelle à une surveillance et à une évaluation permettant d’apprendre quelle expérience fonctionne.

La nouvelle approche se méfie des remèdes universels. Elle recherche à la place des innovations fournissant un raccourci pour éviter les complications économiques et politiques locales. Cette approche est très influencée par le gradualisme expérimental chinois en cours depuis 1978 – l’épisode de croissance économique et de réduction de la pauvreté le plus spectaculaire que le monde ait jamais connu.

Le rapport Spence est un document collectif, et par conséquent il représente une cible facile pour les coups bas. Il ne présente pas de “grande idée” bien à lui, et il tente parfois trop dur de plaire à tout le monde et de couvrir tous les angles possibles. Mais, comme le dit Spence sur la réforme économique elle-même, c’est à force de petits pas que l’on finit par faire une grande différence à long terme. C’est une prouesse, et non des moindres, d’être parvenu au degré de consensus qu’il a atteint autour d’un ensemble d’idées qui diffèrent par moments de façon si éclatante de l’approche traditionnelle.

Il est à mettre au crédit de Spence que le rapport réussisse à éviter à la fois le fondamentalisme de marché et le fondamentalisme institutionnel. Plutôt que d’offrir des réponses faciles comme “laissez fonctionner les marchés” ou “trouvez le bon gouvernement” il souligne avec justesse que chaque pays doit imaginer son propre assortiment de remèdes. Les économistes étrangers et les organisations humanitaires peuvent fournir certains ingrédients, mais seul le pays peut fournir la recette.

Si nouveau consensus de Washington il y a, il exige que son règlement s’écrive sur chaque territoire national, et pas à Washington. Et cela, c’est un réel progrès.

Dani Rodrik, professeur d’économie politique à la John F. Kennedy School of Government de l’université d’Harvard, est le premier lauréat du prix Albert O. Hirschman du Social Science Research Council. Son dernier livre s’intitule One Economics, Many Recipes: Globalization, Institutions, and Economic Growth.

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AUTHOR INFO

Dani Rodrik, Professor of International Political Economy at Harvard University, is the author of The Globalization Paradox: Democracy and the Future of the World Economy.