WEEKLY SERIES

THOUGHT LEADERS

GLOBAL PERSPECTIVES

INTERNATIONAL INSIGHT

MIND AND MATTER

SPECIAL SERIES

PROJECT SYNDICATE

Castaneda, Haass, and Rocard

Refonder le capitalisme !

Michel Rocard

English Spanish Russian French German Czech Chinese Arabic
2008-11-27

PARIS – Lorsque les chefs d’Etat des vingt plus grands pays industriels de la planète se réunissent d'urgence comme ils viennent de le faire récemment lors du G20 à Washington, c'est le signe de la gravité de la situation. Ils n’ont pas décidé grand-chose, sinon d’appeler à améliorer la surveillance et la réglementation des mouvements financiers sur la planète. Mais ils ont surtout engagé un processus à long terme destiné à réformer le système financier mondial.

Ceux qui ont rêvé d'un Bretton Woods II ont sûrement été déçus. Mais les accords de Bretton Woods ne se sont pas fait en un jour. La conférence de 1944 avait été précédée par deux ans et demi de travail préparatoire, ce qui est sans doute le minimum nécessaire pour décider de problèmes aussi importants. Or le G20 s’est réuni sans pratiquement aucune phase préparatoire.

Trois choses sont à faire. La première est d’enrayer l’effondrement du système financier international. La seconde est d’arrêter de nouvelles règles du jeu pour que ce système une fois revigoré ne conduise pas à de nouvelles crises, car si on le restaure à l'identique, c'est ce qui se produira. Il ne sera pas facile de trouver le bon équilibre. On a tout de même connu une grande crise financière tous les cinq ans depuis vingt-cinq ans, apparemment chaque fois pour des raisons différentes.

 La troisième chose est de s’occuper de l’économie réelle, d’arrêter la récession, de relancer la croissance, et surtout de réformer le système capitaliste pour qu'il dépende moins de la finance et qu’il encourage moins le court terme contre le long terme et l’espoir de gain en capital contre le gain normal du travail productif.

La première tâche est largement engagée. Même si les Etats-Unis et certains pays européens ont agi avec force et rapidité pour restaurer la capacité de crédit des banques, cela semble ne pas suffire. Si la croissance doit reprendre, les banques doivent avoir à qui prêter, or la récession a conduit les entrepreneurs à freiner les investissements.

La seconde tâche n’a été entreprise qu’en partie. Les désaccords sont importants sur le diagnostic comme sur les remèdes en cause, on commence à se heurter à ce sujet à des intérêts financiers colossaux. Et surtout il n’y a pas de solution complète à ce problème qui ne dépende de la relation entre la sphère financière et l'économie réelle.

La grande affaire est bien la troisième question. Qu’est ce qui se passe dans l’économie réelle ? Certains pays sont en quasi faillite (l'Islande, la Hongrie), d'autres en extrême danger financier (le Danemark, l'Espagne et quelques autres). La crise bancaire a pris une telle ampleur dans ces pays qu’elle explique largement leur situation.

Tous ces problèmes sont difficiles à résoudre parce qu'ils couvaient depuis très longtemps. Il est aujourd’hui acquis que tout a commencé en février 1971 avec une décision absolument majeure prise par le Président Nixon : le décrochage du dollar et de l’or. Jusque là, l’engagement des Etats-Unis d’assurer une convertibilité absolue à taux constant entre le dollar et l’or servait de fondement au système mondial de changes fixes qui était au cœur des accords de Bretton Woods. Pendant les vingt-sept ans où il a tenu, ce système a permis un énorme accroissement du commerce international, favorisé par la prévisibilité des prix et l'absence de crise financière majeure.

Depuis cette rupture, le système financier mondial est extrêmement volatil. L'ère des changes flottants qui a suivi a nécessité l'invention de produits capables de protéger le commerce international contre la volatilité des prix. Ainsi sont nés options, achats et ventes à terme et produits dérivés de toutes natures.

Ces inventions furent considérées comme des triomphes techniques. On réussit à stabiliser les prix dans les échanges commerciaux en acceptant une tendance à la hausse lente et régulière. Le marché de ces produits financiers se développa en trente ans et plus au point d’offrir d’énormes chances de gain en capital immédiat. On chercha à jouer davantage.

Pendant ce temps le capitalisme bien régulé des années 1945-1975 (croissance régulière et rapide sur longue période, plein-emploi, absence de crises financières) s’est affaibli. Fonds de pension, fonds d’investissement, fonds d’arbitrage ou hedge funds : les actionnaires maintenant organisés ont pris le pouvoir dans les sociétés des pays développés. Sous leur pression, on a “ externalisé ” le maximum de tâches.

Les salaires réels ont cessé d’augmenter (le salaire réel moyen aux USA est stable depuis vingt-cinq ans), une part croissante de la main-d’œuvre (aujourd’hui 15 %) a vu son travail précarisé. Un peu partout la part des salaires et des revenus de protection sociale ont baissé dans le partage de produit brut. Cela a affaibli la consommation et accru la précarité, tandis que le chômage n'a pas diminué.

Dans ce contexte, les classes moyennes supérieures des pays développés ont recherché de plus en plus le gain en capital plutôt que l’espoir normal d’arriver à l’aisance par le travail. Cela a provoqué une énorme aggravation des inégalités, la prise de commandement de la finance non régulée sur l’économie, déstabilisant l’économie réelle en affaiblissant ses possibilités de réaction face aux chocs extérieurs. 

On assiste à la fin d’un système de croissance financé par l’endettement. Mais desserrer l'emprise d'un secteur financier qui se veut tout puissant sur l'économie va prendre du temps. On n'est pas encore parvenu à un consensus sur ce qu'il convient de faire. Mais le G20 a tout de même ouvert des pistes qui vont obliger à la confrontation des analyses. La récession sera longue mais elle va nous obliger à nous pencher sur ses causes profondes.

Toute reproduction du contenu de ce site sans accord écrit de Project Syndicate constitue une infraction à la législation internationale relative au droit d’auteur. Pour obtenir une autorisation, merci de nous contacter à l’adresse suivante : distribution@project-syndicate.org.
English Spanish Russian French German Czech Chinese Arabic

You must be logged in to post or reply to a comment.
Please log in or sign up for a free account.



AUTHOR INFO

Michel Rocard, former Prime Minister of France and a former leader of the Socialist Party, is a member of the European Parliament.