Friday, October 31, 2014
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Robert Rubin revisité

Les économistes et les historiens discuteront longtemps du contraste qui existe entre les politiques économiques des présidences de Bill Clinton et de George W. Bush. L'Administration Clinton est arrivée au pouvoir avec très peu de cartes en main, et ces cartes étaient extrêmement mauvaises : un héritage sur le long terme d'une croissance économique extrêmement lente, des déficits budgétaires fédéraux colossaux créés par les Administrations de Ronald Reagan/George H. W. Bush entre 1980 et 1992, un taux de chômage « naturel » relativement élevé et une pression inflationniste croissante.

Par contraste, l'Administration de George W. Bush est arrivée au pouvoir avec des cartes incroyablement bonnes : un budget relativement excédentaire, une tendance à la croissance rapide de la productivité alors que la révolution des technologies de l'information atteignait une masse critique, et un taux de chômage « naturel » très bas.

En dépit de ses handicaps, quasiment tout ce que l'équipe de politique économique de Clinton a touché s'est changé en or. Dirigée par Robert Rubin, d'abord assistant du président puis ministre des Finances, elle a transformé les déficits gargantuesques laissés par Reagan/Bush en surplus colossaux. Elle a réussi à améliorer la relance de la croissance des investissements et de la productivité de l'Amérique et elle a poursuivi des initiatives visant à réduire les barrières commerciales. L'équipe de Clinton pourrait également s'attribuer le mérite de la gestion majoritairement réussie des crises financières du Mexique en 1994 et d'Asie entre 1997 et 1998.

Par contraste, quasiment tout ce que l'équipe de politique économique de George W. Bush a touché s'est transformé en, disons, sinon du plomb, tout au moins en un état qui amène les observateurs, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Administration, à secouer la tête et à marmonner au sujet d'une opportunité affreusement gâchée. Tant dans le domaine du commerce que dans celui de la politique fiscale et de la réforme des droits sociaux, sur quasiment tous les domaines que vous pouvez citer, l'équipe de Bush a considérablement empiré la situation.

La lecture de la biographie de Rubin, In an Uncertain World , qui vient tout juste d'être publiée, nous permet de commencer à mieux comprendre cette différence saisissante. Pour commencer, la page de titre déclare que les auteurs de cette biographie sont Robert Rubin et Jacob Weisberg. Combien de fois le biographe d'un personnage public indique-t-il son nom sur la couverture ? Weisberg ne bénéficie pas d'un simple « avec », mais reçoit tout le crédit d'un coauteur grâce au mot « et ». Telle est une des principales facettes de Robert Rubin : c'est un homme qui a de la classe, une personne qui estime que le mérite doit être partagé.

Rubin considère que l'aspect le plus important du développement d'une politique concerne l'habitude de la « pensée probabiliste ». Cela implique une envie de poser les questions suivantes : Que pourrait-il se produire d'autre ? Que se passera-t-il si nous avons tort ? et d'envisager toute la gamme des conséquences possibles (tant au niveau de leurs désavantages que de leurs avantages) plutôt que de supposer que les résultats illustreront une quelconque idéologie à la mode ou un modèle administratif favori. Toutes les prévisions, après tout, se révèlent fausses dans au moins une dimension essentielle.

Taper sur une table et crier ne suffit pas à faire disparaître les événements indésirables. La reconnaissance de Rubin de la complexité du monde et de l'incompréhension qui l'entoure, un monde dans beaucoup d'événements inattendus et surprenants se produisent (et dans lequel nous ne pouvons pas tout simplement consulter une carte dessinée par John Maynard Keynes ou Milton Friedman ou tout autre expert néo-conservateur), semble avoir constitué son arme secrète la plus puissante.

Mais en lisant In an Uncertain World , vous vous apercevrez rapidement que la « pensée probabiliste » ne constituait pas la seule arme de Rubin. Il a également travaillé pour un président qui s'intéressait énormément à la politique et aux idées politiques, et qui était prêt à être convaincu, au moins la plupart du temps, qu'une bonne politique se transformerait sur le long terme en bonne idée politique.

Rubin a également mis à profit les remarquables compétences de gestion qu'il a considérablement affinées lorsqu'il occupait le poste de président de la banque d'investissement Goldman Sachs. Je me rappelle m'être assis au fond de la salle Roosevelt à la Maison Blanche et l'avoir regardé, stupéfait, diriger les réunions du Conseil économique national vers le consensus qu'il souhaitait obtenir, simplement en levant les sourcils et en nommant les participants dans l'ordre approprié.

Toutes ces compétences d'orientation politique auraient toutefois peu servi si elles n'avaient pas été tournées dans la bonne direction. Je pense que la principale raison de l'extraordinaire réussite de la politique économique de Rubin (et de celle de Clinton), d'autant plus remarquable si l'on considère les mauvaises cartes qui ont échu à l'Administration alors en place, a été sa capacité à se conformer au véritable objectif du gouvernement : toujours garder une vue globale de la situation à l'esprit.

Dans sa biographie, Rubin évoque le moment où il n'a pas cédé sur le commerce mondial : « Protéger les industries est généralement intéressant car les conséquences négatives du libre-échange sont tellement visibles... Dans une discussion que j'ai eue avec le président Clinton... j'ai mentionné le fait qu'un secteur dans lequel nous devions promouvoir la réduction des barrières commerciales était celui du poisson. Clinton s'est souvenu... avoir vu des pêcheurs pauvres jeter leurs lignes... Il ne voulait pas prendre des mesures qui risqueraient de blesser ces personnes vulnérables. « Mais, monsieur le président, ai-je déclaré, pour pouvoir aider ces pêcheurs pauvres, vous allez empêcher les pauvres gens d'obtenir un bénéfice infiniment plus grand... en achetant du poisson à faible coût. »

Nous devons nous aussi rester concentrés sur la vue globale de la situation. Cela signifie que nous devons nous assurer à l'avenir que des personnes aussi capables et sensées que Robert Rubin seront séduites par une carrière dans le service public et qu'une fois entrées dans l'administration, qu'elles auront le pouvoir de changer les choses.

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