Friday, November 28, 2014
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La tourmente des Bourbons chinois

CLAREMONT, CALIFORNIE – Parfois, les lectures des hauts dirigeants d’un pays sont tout à fait révélatrices de ce qu’ils pensent. L’un des ouvrages récemment lus par plusieurs nouveaux membres du Comité permanent du Politburo du Parti communiste chinois (PCC), le plus important organe décisionnel du pays, apparaît ainsi surprenant. Il s’agit en effet de L’Ancien régime et la Révolution,d’Alexis de Tocqueville.

Ces cadres – auxquels le PCC s’apprête à passer le flambeau dans le cadre de son 18e congrès du 8 novembre – liraient non seulement Tocqueville pour son diagnostic du contexte social à la veille de la Révolution française, mais il paraît également qu’ils recommanderaient l’œuvre à leurs amis. S’il s’agit de la vérité, la question évidente est alors de savoir pourquoi les futurs dirigeants de la Chine font circuler une œuvre classique étrangère portant sur le thème de la révolution sociale.

Nul besoin d’aller chercher bien loin pour répondre à cette question. Selon toute vraisemblance, ces dirigeants pressentent aujourd’hui, soit par instinct soit de manière plus rationnelle, l’existence d’une crise imminente qui pourrait mettre en péril la survie du PCC de la même manière que la Révolution française avait mis fin à la domination des Bourbons.

Un certain nombre de signaux révélateurs de cette inquiétude sont d’ores et déjà visibles. La fuite de capitaux hors de Chine atteint aujourd’hui des sommets. Plusieurs sondages s’intéressant aux millionnaires chinois révèlent chez la moitié d’entre eux une volonté d’émigrer. Parmi les appels de plus en plus prononcés en faveur de la démocratie, le prétendant à la magistrature suprême en Chine, Xi Jinping, aurait paraît-il rencontré le fils du regretté Hu Yaobang, réformiste politique et véritable icône chez les libéraux chinois. Bien qu’il ne faille pas nécessairement attacher trop d’importance à cette visite, il est raisonnable de penser que le futur dirigeant chinois a conscience de l’instabilité croissante du Royaume céleste.

L’idée d’une certaine forme de crise politique susceptible d’engloutir la Chine dans les années à venir pourrait sembler absurde à bien des observateurs, et notamment aux élites commerciales et politiques occidentales, qui considèrent comme immuables la puissance et la viabilité du PCC. Dans leur esprit, l’emprise du Parti sur le pouvoir semble indestructible. Pourtant, plusieurs tendances se dessinent, de manière inaperçue ou relevées seulement çà et là, qui altèrent profondément l’équilibre du pouvoir entre le PCC et la société chinoise, le premier perdant en crédibilité et en contrôle, et la seconde gagnant en confiance et en force.

L’une de ces tendances n’est autre que l’émergence de personnalités indépendantes et à l’autorité morale publique : hommes d’affaires prospères, universitaires et journalistes respectés, écrivains célèbres et autres blogueurs influents. Depuis le massacre de la Place Tiananmen en 1989, le PCC a clairement mené une stratégie consistant à coopter les élites sociales. Cependant, plusieurs personnalités telles que Hu Shuli (fondatrice de deux magazines d’affaires reconnus), Pan Shiyi (promoteur immobilier au franc-parler célèbre), Yu Jianrong (expert en sciences sociales et intellectuel public), les blogueurs Han Han et Li Chengpeng, ou encore Wu Jinglian (économiste majeur), ont atteint le succès par eux-mêmes, tout en préservant leur intégrité et leur indépendance.

En exploitant Internet et Weibo (l’équivalent chinois de Twitter), ils sont devenus des champions de la justice sociale. Leur courage moral et leur stature sociale leur ont permis de se forger un soutien de masse (mesurable par leurs dizaines de millions d’adeptes sur Weibo). Leur discours recadre bien souvent les termes du débat politique et social, et positionne le PCC sur la défensive.

Pour le Parti, cette évolution est clairement inquiétante. Elle aurait tendance à confier les rênes de la politique chinoise à des représentants autonomes de forces sociales qu’il n’est pas en mesure de contrôler. Le monopole du PCC sur l’autorité de morale publique est bel et bien révolu, et son monopole sur le pouvoir politique désormais également en danger.

Cette dépossession est par ailleurs aggravée par un effondrement de la crédibilité du Parti auprès des citoyens ordinaires. L’opacité, le secret et le penchant du Parti pour le mensonge ont évidemment toujours entraîné un problème de crédibilité. Mais la vague de scandales et de crises observée ces dix dernières années – sur des questions de sécurité publique, en matière de denrées et médicaments falsifiés, ou encore de pollution environnementale – a totalement anéanti le peu de crédibilité qui persistait.

La vente de lait en poudre contaminé, en 2008, a constitué l’un de ces épisodes. La dissimulation officielle de communiqués relatifs à l’incident (qui s’était produit juste avant les Jeux olympiques de Pékin) avait non seulement entraîné le décès de nombreux enfants, mais également suscité encore davantage de méfiance des Chinois ordinaires à l’égard des autorités. Sur le plan environnemental, la preuve la plus éloquente de cette tendance est sans doute la préférence des résidents de Pékin pour les conclusions de l’étude de l’ambassade des États-Unis sur la qualité de l’air, par rapport à celles de leur gouvernement.

Pour un régime aujourd’hui dénué de toute crédibilité, le prix de la préservation du pouvoir est exorbitant – et en fin de compte, inacceptable – dans la mesure où il implique un recours plus fréquent à une répression plus lourde.

La répression engendre pourtant un retour de moins en moins significatif pour le Parti, en raison d’une troisième évolution de nature révolutionnaire : la diminution considérable du coût des actions collectives. Les autocraties sont à même de rester au pouvoir si elles parviennent à diviser la population et à empêcher des activités d’opposition organisée. Bien que le PCC ne soit aujourd’hui confronté à aucune contestation organisée, il doit désormais faire face quotidiennement à des actionsvirtuelles de protestation organisée.

Selon les estimations d’un certain nombre de sociologues chinois, pas moins de 500 émeutes, manifestations collectives et autres grèves ont lieu chaque jour dans le pays, soit près de quatre fois de plus qu’il y a dix ans. Compte tenu de l’utilisation généralisée de téléphones mobiles et d’ordinateurs connectés à Internet, il est beaucoup plus facile que jadis de rassembler partisans et alliés.

De plus, cette défiance croissante traduit une perception du public selon laquelle les autorités éprouveraient de plus en plus de peur à l’égard du peuple, et auraient tendance à céder à ses exigences lorsqu’elles sont confrontées à des manifestants en colère. À l’issue de plusieurs manifestations collectives parmi les plus virulentes de l’année passée – à savoir le conflit territorial de Wukan dans la province du Guangdong, ou encore les manifestations environnementales de Dalian, Shifang, et Qidong – le gouvernement a été contraint de faire marche arrière.

S’il n’est plus possible de gouverner par la peur, les nouveaux dirigeants chinois ont du souci à se faire pour l’avenir du PCC. Tandis que la révolution politique silencieuse du pays se poursuit, la question est celle de savoir si ces dirigeants choisiront d’écouter ses doléances, ou tenteront de préserver un ordre qui, comme la monarchie française, ne peut être sauvé.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

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    1. CommentedCarol Maczinsky

      It is time to rethink China. Most Chinese colleagues of me openly think separatism is the way to overcome fragmentation in China.

    2. CommentedDennis Argall

      Actually two major powers address regime change this week.

      I wonder if books are being read by leaders over there?

      In both cases there are issues of fragility of grasp on power one way or another.

      In both cases there are issues of grasp on reality, but even in this account it looks like Chinese may have a better sense of reality in the world.

      W Clinton at the Democratic National Congress said "We will come back! We always come back!" But that Celestial Kingdom is under challenge.

    3. CommentedLeo Arouet

      China está pasando por un momento clave de cambio; es decir, las protestas innumerables dejan entrever la tendencia por una mayor libertad y toma de decisiones de los ciudadanos chinos. El Partido Comunista Chino desde la muerte de Mao Zedong ha perdido poder y credibilidad, y ha pasado de controlar directamente la vida de las personas a permitir y dejar que éstas se organicen de forma casi incontrolable en el espacio virtual.

      Este artículo permite ver cómo la sociedad china está dispuesta a luchar por sus derechos y su libertad, tal como se dio en la Revolución Francesa, y es muy posible que en poco tiempo la sociedad socave la base política y estructural del PCCh.

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