Saturday, October 25, 2014
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Réinventons le rêve européen !

PRINCETON –La crise de l'euro et le récent jubilé de la reine Elisabeth d'Angleterre n'ont semble-t-il rien en commun. Pourtant ils nous rappellent tous deux l'importance et la puissance d'un discours positif et l'impossibilité de réussir s'il fait défaut.

Commentant sur la BBC la parade grandiose de toute une flottille sur la Tamise et le défilé équestre en l'honneur de la reine, l'historien Simon Schama a parlé de "petits bateaux et de grandes idées". Il voulait dire par là que la monarchie anglaise permet de jeter un pont entre le passé du pays et son futur en transcendant la mesquinerie et la laideur de la politique au jour le jour. L'héritage des rois et des reines qui s'enracine dans plus d'un millénaire (le symbolisme persistant des couronnes et des carrosses, ainsi que l'incarnation littérale de l'Angleterre initialement et de la Grande-Bretagne actuellement) unit l'ensemble des Britanniques autour d'une destinée commune.

Les cyniques diront qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil et qu'il s'agit comme d'habitude de distraire le peuple avec du pain et des jeux. Pourtant l'objectif est d'inspirer et de faire vibrer les cœurs par un discours d'espoir et un projet. Peut-on s'attendre à ce que les Grecs, les Espagnols, les Portugais et d'autres peuples européens se réjouissent d'une austérité qui leur est imposée parce qu'en Allemagne et dans d'autres pays d'Europe du Nord on les traite de fainéants et de gaspilleurs ? Ce sont des mots qui agressent, engendrent le ressentiment et la division au moment où unité et solidarité sont indispensables.

La Grèce notamment doit trouver le moyen de réconcilier son passé et son avenir, mais elle ne dispose d'aucun monarque pour cela. Et en tant que berceau de la plus ancienne démocratie de la planète, il lui faut d'autres symboles de renouveau national que des sceptres et de l'apparat. C'est avec Homère que pratiquement tous les lecteurs occidentaux ont fait connaissance avec le monde méditerranéen : ses îles, ses rivages et ses peuples unis par la diplomatie, le commerce, les mariages, l'huile, le vin et les navires. La Grèce pourrait devenir une fois de plus l'un des piliers de ce monde, si elle utilise la crise qu'elle traverse pour forger un nouvel avenir.

Cette vision n'est pas une douce utopie. Les réserves de gaz naturel de la Méditerranée de l'Est sont estimées à plus de 1000 milliards de m3 - suffisamment pour répondre à la demande mondiale pendant un an. Il y a également du gaz et d'importants gisements de pétrole au large des côtes grecques dans la mer Egée et la mer Ionienne - suffisamment pour transformer du tout au tout la situation financière de la Grèce et de toute la région. Israël et Chypre envisagent une exploration commune, Israël et la Grèce discutent d'un projet de pipeline, la Turquie et le Liban font de la prospection et l'Egypte devrait accorder des licences d'exploration.

Mais comme toujours, la politique intervient. Tous ces pays sont en conflit politique ou maritime. Au sujet de Chypre, les Turcs n'ont de relations qu'avec la République de Chypre du Nord qu'ils sont seuls à reconnaître et ils tiennent un discours menaçant sur les forages entrepris par Israël en collaboration avec le gouvernement de la République de Chypre protégé par la Grèce. Les Chypriotes grecs prennent régulièrement en otage l'UE pour s'opposer à tout accord avec la Turquie, comme l'a fait la Grèce. Les Turcs n'accepteront pas de navires chypriotes dans leurs ports et sont brouillés avec Israël depuis que neuf citoyens turcs ont été tués sur un bateau qui cherchait à rompre le blocus de Gaza par Israël. Le Liban et Israël n'ont pas de relation diplomatique.

Autrement dit les richesses, les emplois et le développement dont pourraient bénéficier les pays de la région grâce à une exploitation responsable de l'énergie leur échappent, car chacun en refuse l'accès à ses ennemis tout en exigeant pour lui la part qu'il estime lui revenir.

Le projet d'une Communauté méditerranéenne de l'énergie semble destinée à rester un rêve. Or ce sera en juillet le 60° anniversaire de la ratification du traité de Paris qui a établit la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) entre la France, l'Allemagne, l'Italie, la Belgique, la Hollande et le Luxembourg seulement six ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Durant les 70 ans qui ont précédé, l'Allemagne et la France se sont combattues au cours de trois guerres dévastatrices, les deux dernières ruinant les économies du continent européen et décimant sa population.

La haine et la suspicion franco-allemande étaient au moins aussi fortes et aussi enracinées que celle qui existe entre les pays de la Méditerranée de l'Est. Néanmoins le ministre français des Affaires étrangères Robert Schuman et son conseiller Jean Monnet ont annoncé dès 1950 le projet de Communauté européenne, seulement cinq ans après que les troupes allemandes aient quitté Paris. Ils voulaient rendre une nouvelle guerre "non seulement impensable, mais aussi matériellement impossible". Robert Schuman a proposé de placer la production du charbon et de l'acier sous une Haute autorité commune, empêchant ainsi les deux pays d'utiliser l'un contre l'autre les matières premières destinées à l'armement et amorçant l'émergence d'une économie industrielle commune. La CECA devint ainsi le cœur de l'UE d'aujourd'hui.

L'UE est aujourd'hui sur la corde raide, mais il suffirait que les dirigeants européens prennent quelques mesures pour amorcer une diplomatie tout aussi audacieuse. Ce serait le début de la restauration des économies européennes et méditerranéennes et de la transformation de la politique énergétique de l'Europe et de l'Asie. Si le Parlement européen et le Conseil européen décidaient que les mesures concernant les relations commerciales directes entre l'UE et Chypre du Nord se prennent à la majorité qualifiée plutôt que par consensus (soumises par conséquent au veto de Chypre), l'UE pourrait avoir des relations commerciales avec Chypre du Nord, et la Turquie pourrait faire de même avec Chypre considérée comme un tout. Ces mesures pourraient conduire à un partenariat énergétique entre la Turquie, Chypre et la Grèce et ouvrir la voie à une réconciliation entre la Turquie et Israël.

Il a fallu deux ans pour que le plan Schuman cristallise et une décennie pour qu'il se réalise. Mais à la sortie de la guerre il a insufflé espoir à des peuples européens miséreux, quelque chose dont la Grèce et Chypre, pour ne pas mentionner le Moyen-Orient et les pays d'Afrique du Nord, ont désespérément besoin. Les dirigeants européens ne surmonteront pas cette crise en exigeant de leurs citoyens une austérité qui n'a rien pour soulever l'enthousiasme. Ils doivent prendre des mesures concrètes, avec la Grèce comme partenaire à part entière et considérée d'égale à égale, pour dessiner la vision d'une Union européenne revigorée et porteuse d'espoir. L'union européenne n'a pas de reine Elisabeth. Il lui faut un nouveau Schuman et un nouveau Monnet.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

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  1. CommentedAndré Rebentisch

    "Are Greeks... really supposed to embrace an austerity program imposed on them.." - What is so difficult to get when financial markets grant bonds junk status? "Carrots without stick" would be irresponsible for all sides, as is biting the hand that still feeds.

  2. CommentedGary Techentien

    This lady of Princeton, this former Director of Policy Planning for the Department of State at the Obama White House, writes blithely of how the traditions of a thousand year monarchy in Britain as manifested in the Queen’s recent Jubilee enables the people of Britain to form a vision of the future and to, as she puts it, “fix eyes and hearts on a narrative of hope and purpose – to uplift, rather than distract.” Without belaboring the point that, from where I sit, parties like the Queen’s Jubilee are very much intended to distract every bit as much as they are meant to uplift, Professor Slaughter gives the illustration to reinforce the point that to lack such a positive narrative, makes “winning” impossible. She doesn’t say what kind of winning she’s talking about, although I find her choice of operative verb to be intriguing. She chooses “winning” instead of, say, “advancing” “developing” “becoming” “building” or “succeeding”. More on the curious word choice later.

    The upshot on her characterization of the Queen’s party as inspirational is that not only does she choose not to call it the obvious propaganda that it is, she writes as if oblivious of the fact that she is invoking a symbol of empire. It never apparently occurs to her that the august monarchy she sees as providing that “uplifting…positive narrative” was—particularly during the years of empire from the late 15th through the mid 20th centuries—wont to beat untold wealth out of its colonial possessions like a brute master beating work out of a listless slave, while on the home front, the people wearing those very crown jewels and riding in those very carriages Professor Slaughter extols colluded with their captains of industry to ruthlessly exploit the labor of the lower classes throughout the dark and smoke palled industrial revolution. By pointing this out I don’t mean to contend that the British people didn’t wind up loving their monarchy. They did and do, the damn fools. So yes, I appear to be one of those cynics Professor Slaughter anticipated might call the Queen’s Jubilee the “old bread-and-circuses routine.”

    I don’t think she’s so naïve as to think the Queen’s party wasn’t propaganda. But I do understand why she doesn’t want to seem so cynical herself. She’s held an important office in the U.S. empire and so she must not mention such things if she wishes to retain her privileged position.

    Still, she says something that it seems might get her into hot water with her official connections at State. She asks, “are Greeks, Spaniards, Portuguese, and other Europeans really supposed to embrace an austerity program imposed on them because prevailing wisdom in Germany and other northern countries considers them profligate and lazy?” This is a radical thought because, as the Germans are quick to point out, the Greeks, Spaniards, Portuguese and others borrowed the money and they need to pay it back and the interest too. Hence, Professor Slaughter’s statement seems a little rad for two reasons: First, she thinks the obligation to pay arises from how the Germans see the southerners as profligate and lazy; second, she thinks the debt ought to be forgiven for that reason. If you’ll pardon me, her take on this seems a little naïve, maybe even a little disingenuous. The German cultural impressions of the debtor countries is irrelevant to what the German's see as the duty of those countries to pay and the debt ought to be forgiven because to enforce its payment would press the debtor countries into too much misery.

    Next Professor Slaughter gets to the point of her article: the Greeks, Turks and Cypriots could all get a mojo going for the future if they got together and developed their common offshore natural gas reserves. The upshot is that these countries could all profit if they’d find some way, through good faith and diplomacy, to work together in their common interest, and who can disagree with that? Not me.

    Still, the essay bugs me. From its tortured imagery through its obliviousness to presence of EMPIRE in everything it discusses to the choice of the word “winning” to describe what the article assumes in the opening paragraph we all want to do. The type of international cooperation the article suggests is essentially the process of working together toward a common good, which I like, and yet Professor Slaughter chooses to characterize that process by applying the word “winning” to it.

    What is being won? A positive outcome. If such an outcome were to happen, wouldn’t the process really be more one of a building, a creating, a crafting? While the word “win” now is often used as a kind of synonym for things like creating, building or crafting something in the sense that the thing created was won from alternative outcomes that were not so positive, it nonetheless has its roots in contests where entities compete and some win while others lose. Professor Slaughter paints a scenario of Greek-Turkish-Cypriot gas development as a win-win situation, although she ignores the obvious environmental costs of extracting and consuming any fossil fuel.

    I can’t help but be made uncomfortable by our culture’s overweening worship of the idea of “winning” and of Professor Slaughter’s use of it in this essay when there were other better words available. It says something about what the deeper problem is in our society, that we compete too much, that we preserve the perquisites of the winner and, to greater or lesser degrees, ignore the difficulties that result to the loser. As a result of that, we get wealth flowing like rivers to the top of our hierarchical society while the lower levels grow pale and anemic.

    Professor Slaughter occupies a position high in the hierarchy, close to the headwaters of power. And yet, she would forgive the Greek and Spanish debt. She probably wouldn't be making statements like that if she were still at State. But maybe so. It’s enough to suggest some hope.

  3. CommentedProcyon Mukherjee

    A brilliant article and the reference to building partnerships as opposed to playing the same 'austerity' melody harmonized by a 'bail-out' movement looming at large.

    Eastern Coal and Steel Community and the vision of the Mediterranean Energy Community have a lot in common and deference, but a lot to differ as well. The stumbling block for this to succeed, is the lack of vision itself and common sense, which is left in the lurch, for good reason that only time will tell.

    The success of ECSC happened at a time when the world of finance and bond markets had not taken shape and speculation was yet to take root in the annals of forex transactions or even the word 'GDP' was unknown in common language; leadership brought down barriers, whether in trade or in homes and the rules of the market was not hijacked by the powerful for an uncommon good.

    A brilliant attempt to recast our thoughts.

    Procyon Mukherjee

  4. CommentedZsolt Hermann

    Although I do not think the British monarchy works the way the writer describes, this historical connection probably working for a day or two around celebrations, or soccer World Cups, but I agree with her conclusion that only positive motivation is capable of providing people with the drive that is sustainable, requires no trickery or coercion.
    Moreover the motivation has to come from ground up, and not top down as before, in the forms of "great speeches", great leaders urging their masses into something, but we need a motivation everybody understands, feels, and lives through.
    Otherwise it will not work, but we will continue stumbling from crisis to crisis.
    And such positive, general motivation could unite people and drive them to build a fundamentally different human system, that is moving away from excessive consumerism, making decision only based on self calculation, self profit, where people become capable of considering the whole above the fragmented, polarized details, above individual priorities.
    So what can give us such motivation?
    A global, integral education/information sharing program for all, helping all of us understand that the system we evolved into, this global, interconnected network, where a small change on one end of the globe shakes the whole as one, and that we live on top of finite resources and within a fragile natural system, so based on the general understanding with our undisputed talent and ingenuity we could build our new structure that adapts to our 21st century conditions.

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