Wednesday, September 3, 2014
2

Le rééquilibrage de la zone euro

WASHINGTON, DC - La crise de la zone euro a commencé par une crise de la dette souveraine, essentiellement concentrée dans sa périphérie sud. Les taux d'intérêt sur les obligations souveraines ont atteint 6-7% en Italie et en Espagne, et des niveaux encore plus élevés dans d'autres pays. Puis, étant donné que les banques de la zone euro détiennent une partie substantielle de leurs actifs sous forme d’obligations souveraines émises par les pays de la zone, la crise de la dette souveraine s’est transformée en crise bancaire potentielle, aggravée par les autres pertes des banques suite, par exemple, à l'effondrement des prix immobiliers en Espagne. Ainsi, un défi majeur de la résolution de la crise la zone euro consiste à réduire les charges de la dette des pays du Sud.

La variation du poids de la dette d'un pays reflète la taille de son solde budgétaire primaire (le solde moins les paiements en intérêts) en pourcentage du PIB, ainsi que la différence entre ses coûts d'emprunt et son taux de croissance du PIB. Lorsque la différence entre les coûts d'emprunt et la croissance devient trop importante, les excédents budgétaires primaires nécessaires pour enrayer l’augmentation de la dette deviennent impossibles à atteindre. Effectivement, la croissance dans le sud de l'Europe devrait être proche de zéro voire négative au cours des deux prochaines années et, même à long terme, elle ne devrait pas dépasser les 2-3%.

Bien que cela ne soit pas toujours présenté clairement dans les médias, une cause sous-jacente à la crise de la zone euro - et aujourd’hui un obstacle pour la croissance du sud - a été la divergence des coûts de production qui s'est développée entre les pays périphériques, en particulier le "sud" (plus précisément, la Grèce, Espagne, Italie et Portugal), et le "nord" (pour faire simple, l'Allemagne) au cours de la première décennie suivant l'introduction de l'euro. Entre 2000 et 2010, les coûts salariaux unitaires dans les quatre pays du sud ont augmenté respectivement de 36%, 28%, 30%, et 25%, comparativement à moins de 5% pour l’Allemagne. En conséquence, à la fin 2010, la divergence cumulée dépassait les 30% en Grèce et les 20% au Portugal, en Italie et en Espagne.

Les coûts salariaux unitaires reflètent les niveaux de rémunération et de productivité: les gains de productivité peuvent compenser l'effet de la croissance des salaires. Les performances de productivité n'ont pas varié considérablement entre les pays européens du nord et du sud entre 2000 et 2010 - en fait, la croissance annuelle moyenne de la productivité a été plus rapide en Grèce qu'en Allemagne (1% contre 0,7%). Mais les coûts de main-d'œuvre ont augmenté beaucoup plus rapidement dans le sud, entraînant une augmentation des coûts différentiels qui ne peut pas être solutionnée par la dévaluation tant que l'union monétaire perdure.

Tant que cette divergence interne persiste, la crise de l'euro ne pourra être entièrement résolue, parce que les déficits des comptes courants et / ou une faible croissance continueront à régner dans les pays d'Europe du sud, avec comme conséquence la persistance des inquiétudes sur la dette souveraine et les banques commerciales.

Dans ce contexte, la croissance de la productivité dans les économies du sud - que ce soit par le progrès technique, une meilleure allocation des ressources ou des investissements productifs - est une variable tout aussi importante que la modération salariale. En effet, une déflation salariale excessive est susceptible d'avoir des effets négatifs sur la productivité. La main-d'œuvre qualifiée émigre probablement plus rapidement. Une austérité extrême, la baisse des prix et un chômage élevé - et la probabilité de tensions sociales en conséquence - ne sont pas exactement propices à l'investissement, l'innovation, ou la mobilité des travailleurs.

De même, bien que la réduction de l'emploi soit un moyen de stimuler la productivité, elle implique des coûts macroéconomiques élevés en termes de perte de revenus et d’augmentation des dépenses sociales. De manière encore plus importante peut-être, la politique économique doit à tout prix éviter de briser la confiance qu’a une société en elle-même; ce que les économistes appellent les « esprits animaux » doivent être en mesure de refléter l'espoir en l'avenir.

Pour toutes ces raisons, l'austérité excessive et la déflation pourraient bien nuire à leur propre but et rendre impossibles les « réformes » visant à améliorer la compétitivité des pays du sud de l’Europe. La bonne approche doit combiner modération salariale raisonnable et inflation faible (mais non négative), au moyen de mesures politiques microéconomiques visant à encourager les gains de productivité.

En outre, il est clair que les pays européens au nord pourraient accélérer le rattrapage de compétitivité en encourageant une croissance plus rapide de leurs salaires. En effet, la détermination des décideurs politiques occidentaux à persuader les autorités chinoises de permettre une plus forte appréciation de leur monnaie est étonnante, quand on considère que l’excédent courant de l'Allemagne, en part du PIB, est aujourd’hui beaucoup plus important que celui de la Chine.

Pour inverser la grande différence de coûts salariaux unitaires qui a émergé au cours de la première décennie de l'euro, il sera donc nécessaire de non seulement limiter la hausse des salaires et mettre en œuvre des réformes visant à accroître la productivité au sud, mais aussi de permettre des gains salariaux plus élevés au nord. Une simulation montre que, si les salaires allemands progressaient à 4% par an au lieu des 1,5% de la dernière décennie, et si la croissance annuelle de la productivité en Espagne s'accélérait pour atteindre 2% (elle a été proche de 0,7% dans les deux pays), l'Espagne pourrait inverser en 5 ans le différentiel de coût unitaire du travail qui s’est constitué par rapport à l'Allemagne depuis 2000, tout en permettant aux salaires espagnols de croître à environ 1,7% par an.

Cela ne devrait pas être un scénario impossible. Il nécessiterait de la retenue en Espagne, où les salaires ont augmenté à un taux annuel moyen de 3,4% entre 2000 et 2010, ainsi que de sérieux efforts pour accélérer la croissance de la productivité. Mais il ne demande pas de baisse des salaires ou de déflation importante des prix: une croissance annuelle des salaires de 1,7% et une croissance de la productivité de 2% seraient compatibles avec une inflation proche de zéro. En Allemagne, la croissance de la productivité au taux historique de 0,7%, combinée à la croissance des salaires de 4%, serait compatible avec un taux d'inflation à peine supérieur à 3%.

En bref, l'ajustement interne de la zone euro est réalisable sans une grave déflation dans le sud, à condition que la croissance de la productivité s’accélère et que le nord fasse sa part en encourageant des gains salariaux légèrement plus rapides. Le plus faible excédent du compte courant dans le nord de l'Europe qui pourrait en résulter serait le bienvenu. Au contraire, si le nord insiste sur le maintien de la faible croissance des salaires de la période 2000-2010, l'ajustement interne, nécessitera un chômage et une déflation importants dans le sud, ce qui rend la chose plus difficile et peut-être tout simplement impossible à réaliser politiquement.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

Hide Comments Hide Comments Read Comments (2)

Please login or register to post a comment

  1. CommentedProcyon Mukherjee

    The faster wage growth in Germany, while it would augur well to bring down the gap in unit labor cost between the North and South, would impair Germany's competitiveness. The positive fallout would be the growth in the domestic sector and if investment and consumption could be balanced, this could attract movement of goods into Germany from the South as well, provided South could do the opposite. This prescription has one flaw that Germany cannot be the under-writer for drawing all the investment checks for mutual gains, while the losses would not be borne by any of the Southern States, or so it seems.

    Procyon Mukherjee

  2. CommentedZsolt Hermann

    I would disagree with the writer about the primary aspect of the crisis.
    The sovereign debt, banking crisis is just a symptom, like when one becomes feverish with a systematic disease.
    We can treat the fever but if we do not cure the main disease the fever will come back and the patient continues to get sicker and sicker.
    This is exactly what we see, all the stimulus, adjustment, so called solution is concentrated on the financial, banking sector, and after each micro recovery we find ourselves in deeper crisis than before.
    The real problem is the unsustainable nature of our constant growth, expansive socio-economic system, and that in a global, integral, totally interdependent network we still try individual, national, self calculating solutions instead of full integration and truly mutual planning and decision making.
    Unless we "stop for a minute" instead of running around like headless chickens, and start understanding our global system, with all of its conditions, and how natural, unbreakable laws dictate to us how to live in this network, we will exhaust all of our resources and will have no further opportunity to even hope for a better future.
    Despite already having all the necessary objective, factual, scientific information around us we still refuse to look, and in the meantime we are running out of time.

Featured