Saturday, October 25, 2014
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Soyons réalistes au sujet de la Russie

BERLIN – Après sa victoire sur la Géorgie, la Russie poursuivra avec encore plus de ténacité sa stratégie consistant à revoir l'ordre post soviétique dans ce qu'elle appelle son « étranger proche ». L'Europe ne devrait pas se faire d'illusions à ce sujet ; elle doit commencer à s’y préparer. Tandis que l’Union européenne se demande quoi faire, le pragmatisme, et non la réaction excessive et hystérique, est de rigueur.

Malheureusement, comparer la situation actuelle au Caucase avec l'invasion de la Tchécoslovaquie par les soviétiques en 1968 ne relève en rien de ce type de pragmatisme. Ni l’Occident ni l'OTAN ne sont une menace importante pour la Russie : il s’agirait plutôt du Sud islamique et de l'Extrême-Orient, en particulier de la Chine, superpuissance émergente. Par ailleurs, la force de la Russie n'est en aucun cas comparable à celle de l’ex-Union soviétique.

En effet, la Russie subit un spectaculaire déclin démographique ; de plus, en dehors de l’exportation de matières premières, elle a peu à offrir à l'économie mondiale.

Malgré le boum des revenus du pétrole et du gaz, son infrastructure demeure sous‑développée et la réussite de la modernisation économique semble bien loin. De même, son système politique et juridique est autoritaire et ses nombreux problèmes de minorités demeurent irrésolus. Par conséquent, il est possible que la contestation de l'intégrité territoriale de la Géorgie s’avère être une grave erreur de la part de la Russie dans un futur relativement proche.

Compte tenu de ces faiblesses structurelles, l'idée d'une nouvelle Guerre froide est inepte. En effet, ce conflit a été une course d'endurance entre deux pays tout aussi forts, dont le plus faible a dû finalement céder. Aujourd’hui, la Russie n'a pas la capacité de mener un autre combat de ce type. Néanmoins, en tant que puissance restaurée, la nouvelle Russie s'efforce pour l’heure de rouler dans le sillage des autres grandes puissances tant que cela coïncidera avec ses possibilités et ses intérêts. Elle se concentrera sur sa propre sphère d'influence et sur son rôle de puissance énergétique mondiale et fera autrement usage de ses possibilités à l’échelle mondiale de limiter la puissance américaine. Elle ne sera pas pour autant capable de défier sérieusement les Etats-Unis – ou, plus tard, la Chine – comme l'Union soviétique autrefois.

Il ne fait plus de doute que la Russie défendra une fois de plus ses intérêts vitaux en usant de la force militaire, en particulier dans son « étranger proche ». L'Europe ne devra jamais accepter le renouveau d’une politique de grande puissance russe donnant raison à la loi du plus fort. C’est là que commence la confrontation renouvelée de la Russie avec l'Occident, puisque l’Europe d’aujourd’hui repose sur les principes d’inviolabilité des frontières, de résolution pacifiste des conflits et d'État de droit. En faisant fi de ses principes au profit de l’influence impériale, l’Europe risquerait de se perdre. Pourtant, l’élargissement de l'OTAN vers l'Est ne sera possible que face à une farouche résistance russe. Ce type de politique ne renforcera pas non plus la sécurité car il exige de faire des promesses qui ne seront pas tenues en situation d'urgence – comme nous le voyons actuellement en Georgie.

Durant trop longtemps, l'Occident a ignoré que la Russie reprenait des forces et n’était pas prête à en assumer les conséquences. La Russie n'est pas la seule à avoir changé : le reste du monde a aussi changé. Les néo-conservateurs américains ont gaspillé une grande partie de la puissance et de l’autorité morale de leur pays dans une guerre inutile en Irak et affaibli délibérément la seule puissance mondiale à l’Ouest. La Chine, l'Inde, Brésil, la Russie et le Golfe persique sont désormais les nouveaux centres de croissance de l'économie mondiale et seront bientôt les nouvelles puissances avec lesquelles il faudra compter. Au vu de ces réalités, la menace d'exclusion du G8 n’est pas franchement bouleversante pour la Russie. La désunion et l’impuissance de l'Europe étayent l’image d’un Occident qui a perdu en partie le sens des réalités géopolitiques.

La réaction au retour de la politique de grande puissance de la Russie impériale n'a rien à voir avec la volonté de punir la Russie, mais beaucoup à voir avec l'établissement d’un ordre naturel de pouvoir occidental – en particulier européen. Pour cela, plusieurs mesures sont nécessaires :

·        mettre en place un nouveau dynamisme politique vis-à-vis de la Turquie pour lier en permanence ce pays, essentiel à la sécurité européenne, à l'Europe ;

·        mettre un terme à la politique du Kremlin « diviser pour mieux régner » en adoptant une politique énergétique européenne commune ;

·        entreprendre une action sérieuse pour consolider les capacités de défense européenne ;

·        approfondir l’engagement européen envers l'Ukraine pour garantir son indépendance ;

·        garantir une plus grande liberté de mouvement pour tous les pays voisins à l'est de l’Union.

Ces mesures sont indispensables pour adresser un message sans équivoque à la Russie : l’Europe ne restera pas les bras croisés au moment où la Russie revient sur la scène politique des grandes puissances.

Peut-être que rien de cela n'arrivera. C’est précisément l’inaction qui est en majeure partie responsable de la force de la Russie et de la faiblesse de l'Europe. Dans le même temps, ne perdons pas de vue les intérêts communs de la Russie et de l'Occident. Il importe de maintenir, dans la mesure du possible, des relations de coopération.

Pour les élites russes, il ne fait aucun doute que faiblesse et coopération s’excluent mutuellement. Quiconque veut coopérer avec la Russie – notamment l'Europe, pour qui cette coopération ne serait pas dénuée d’intérêt – doit donc être fort. L’Europe doit apprendre par cœur et de toute urgence cette leçon que lui enseigne la violence au Caucase.

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