Sunday, September 21, 2014
0

Poutine est-il suicidaire ?

Le Président Poutine se rendra ce week-end en Ukraine, là où il a commis sa plus grande bévue en politique étrangère. Etant donné ses actions étriquées sur son territoire, où il semble de plus en plus incapable de traiter avec toute institution jouissant d'un certain degré d'autonomie, il est fort peu probable que Poutine soit suicidaire.

Par exemple, Poutine a récemment aboli les élections dans les provinces russes. Désormais, le gouvernement nommera les fonctionnaires chargés de diriger un pays aussi complexe et multinational que l’Union européenne ou les Etats-Unis. Ce n’est pas là le meilleur moyen pour avoir des pensées complexes.

En effet, les responsables élus sont une espèce en voie de disparition en Russie. Les impostures, supercheries et autres manœuvres électorales du Kremlin, baptisées en Russie “technologie politique”, ne seront plus utilisées qu’à l’étranger car ce sont les seules véritables « élections » dont le Kremlin doit se préoccuper, tant les votes en Russie sont devenus neutres. Les élections ont été supprimées en Russie au nom de la lutte contre le terrorisme. Une fin qui justifie tous les moyens.

Comment tous les problèmes contemporains, et particulièrement en Russie, peuvent-ils se résumer à des attentats terroristes et à des opérations de contre-terrorisme ? La pauvreté, le racisme, et l’héritage idéologique sont aussi manifestes qu’il y a trois ans ou treize ans. Le terrorisme n’y est pour rien. Et les forces ne sécurité n’ont rien résolu.

Au contraire, sous l’emprise d’une “double menace” - terrorisme et contre-terrorisme - le public ne s’attarde plus sur les problèmes qui, pour ceux qui s’en souviennent encore, sont à l’origine du terrorisme. La Palestine et la Tchétchénie, deux lieux de douleur et de violence, n’ont pas guéri. Et leur indépendance nationale semble aujourd’hui plus inaccessible qu’avant l’ère terroriste.

Autrefois, la situation n’était pas idéale, mais les gouvernements et les citoyens semblaient mieux en mesure d’accepter les échecs. Quand une bataille était perdue, des négociations s’ouvraient, pour aboutir finalement à la formation de pays respectés : l’Italie au XIXe siècle, l’Inde au milieu du XXe siècle, ou plus récemment l’Erythrée.

Imaginez le Président Poutine dirigeant la Russie quand la Pologne a accédé à l’indépendance en 1920, ou la Géorgie en 1991. Aurait-il participé à des pourparlers de paix ? Aujourd’hui, le “grand jeu” impérialiste de Kipling est un cercle vicieux : les forces de sécurité répondent à l’augmentation du terrorisme, qui se développe à mesure du renforcement des forces de sécurité.

Plus les mesures sont autoritaires, plus la résistance est forte. Plus la résistance est forte, plus le régime se fait tyrannique. Les véritables problèmes disparaissent derrière les crimes des terroristes et les erreurs des forces de sécurité. Le cercle vicieux continue, et les deux parties se rapprochent de plus en plus, dans un intérêt commun : la poursuite du jeu.

Les parties adverses ont les mêmes armes, des stratégies comparables, et des idées de plus en plus similaires. Et ainsi de suite, tant qu’on ne change pas les règles du jeu. Mais pourquoi changer ?

Il existe une situation semblable dans l’histoire russe. Au début du XXe siècle, des révolutionnaires socialistes dirigés par Evno Azef ont lancé une série d’attentats terroristes contre des représentants de l’Etat. Puis Azef est devenu agent double. Il assassinait parfois des personnalités en mauvais termes avec la police, et la police refusait de trahir ce précieux agent.

Par manipulation mutuelle, les terroristes et les forces de l’ordre sont devenus impossibles à différencier. C’était “ l’effet Azef ”. Cette alliance étant établie, rien ne pouvait y mettre fin, sauf une révolution, en l’occurrence la révolution bolchevique.

Il faut donc arrêter le jeu, ne serait-ce que pour la survie des spectateurs innocents. Quand on ne pense pas que l’adversaire est humain, on ne lui parle pas. On l’utilise, ou on l’élimine. Cet “autre” est placé au cœur de la politique au plus haut niveau. L’“ effet Azef ” encore une fois.

C’est ce que les bolcheviks ont fait avec la bourgeoisie, et les nazis avec les juifs. Les grands empires, eux, avaient appris à se comporter différemment avec les peuples colonisés. Ils avaient peu à peu inventé des moyens fascinants de contrôle de leurs sujets, savants mélanges d’éducation, de corruption et de force. Ayant appris le grand art de l’orientalisme, ces empires savaient maintenir la communication tout en gardant leurs distances.

L’abolition de la démocratie dans les provinces russes, et notamment dans les républiques à population musulmane comme le Tatarstan et le Daghestan, est un acte meurtrier. La paix dans ces régions était l’un des rares succès dont la Russie contemporaine pouvait se féliciter.

Poutine est-il suicidaire ? Malheureusement pas. Il doit sa carrière à la Tchétchénie, comme Bush peut-être à l’Irak. La Tchétchénie joue bien son rôle, mais elle est petite, pauvre et particulière. En transformant de grandes régions en de nouvelles Tchétchénies, Poutine et sa clique espèrent bientôt jouer au jeu du terrorisme et de la sécurité avec des millions de musulmans des plaines pétrolifères d’Eurasie.

Hide Comments Hide Comments Read Comments (0)

Please login or register to post a comment

Featured