Wednesday, November 26, 2014
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Quel objectif au-delà du pouvoir ?

BUDAPEST – La répétition des élections parlementaires grecques le 17 juin prochain n’est que le dernier symptôme de la plus sérieuse des crises ayant accablé les démocraties occidentales et les sociétés ouvertes depuis les année 60. Aujourd’hui, les démocraties libérales en Occident luttent pour éviter – mais ce faisant exacerbent – une crise d’identité qui met en danger le contrat social existant et menace leur implosion.

La fin de la guerre froide a légué à nos dirigeants un ensemble de défis de gouvernance, qui ont rapidement pris de l’ampleur, en grande partie du fait d’une globalisation plus rapide, des conséquences de la libéralisation économique des années 80, et de la révolution des technologies de l’information dans les années 90. Ces défis insuffisamment pris en charge ont rapidement entrainé une remise en question de la pérennité de l’attrait pour la démocratie libérale à domicile et son universalité à l’extérieur, tandis qu’étaient sondés les mérites supposés du « modèle chinois », mieux caractérisé comme une forme de capitalisme autoritaire ou d’état.

La crise financière de 2008, rapidement convertie en récession économique la plus profonde du monde occidental depuis les années 30, a rajouté de l’huile sur le feu, alors même que les décideurs se repliaient en mode opaque de gestion de crise, entrainant une intervention massive de l’état dans l’économie et la socialisation des pertes du secteur privé à une échelle encore jamais atteinte précédemment. Beaucoup ont plongé en dessous du seuil de pauvreté du fait de l’austérité budgétaire qui en a découlé et qui a accéléré les inégalités économiques, tandis que de nombreuses institutions privées, ayant provoqué l’explosion de 2008, se refaisaient une santé sur le dos des contribuables.

Et pour ajouter l’opprobre au préjudice, les marchés financiers ont renversé les gouvernements élus – même si imparfaits – en Grèce et en Italie, deux des pays les plus touchés. L’infortuné ancien Premier ministre grec, George Papandreou, a dû démissionner l’année dernière après avoir osé suggérer un referendum pour décider de l’avenir économique de ses concitoyens. (Ironiquement, les prochaines élections seront le referendum de facto que Papandreou avait suggéré en octobre 2011.)

C’est un glissement dans la configuration des pouvoirs économique, social et politique qui est au cœur de la crise européenne (et de la crise équivalente aux Etats-Unis). Les démocraties libérales et les sociétés ouvertes se sont toujours traditionnellement reposées sur un équilibre subtil entre ces trois formes de pouvoir. Depuis vingt ans, nos élites ont été incapables de le maintenir, dans la mesure où le pouvoir économique s’était déjà globalisé depuis longtemps, se désolidarisant du pouvoir politique et corrompant souvent ce faisant la vie politique démocratique.

Dans le même temps, le pouvoir social, oxygène de la légitimité démocratique, a été marginalisé et déçu et s’est détourné de plus en plus des ceintures de transmissions de la vie politique. D’où l’érosion de la stature des principaux partis politiques et syndicats, et les niveaux les plus bas de confiance dans les gouvernements un peu partout. Portés par les nouveaux médias, des identités commencent à former de nouveaux réseaux d’interactions sociales qui défient souvent les frontières et ont peu de liens avec les institutions traditionnelles de gouvernance de la démocratie libérale.

Le refus des élites d’aujourd’hui d’encourager un réel équilibre des trois pouvoirs – de reconnaître un propos plus grand que le simple fait de maximiser chacun des pouvoirs individuels – s’est visiblement traduit par une baisse de considération pour le bien public. Ce qui a des conséquences dramatiques pour la démocratie libérale et les sociétés ouvertes.

Avec l’affaiblissement du pouvoir politique (parfois usurpé) induit par la transformation de sa contrepartie économique, et son éloignement de sa base sociale réduisant sa légitimité, l’heure est venue pour les populistes et les extrémistes. Nous les voyons festoyer sur le dos de démocraties ébranlées dans de nombreux pays européens ; les mouvements extrémistes deviennent de sérieux concurrents pour le pouvoir et menacent de balayer les accomplissements de plus de 60 ans d’intégration européenne. Aux Etats-Unis, le système politique se retrouve pratiquement aux prises avec une paralysie partisane insurmontable qui fragilise gravement le système de contrôle des équilibres, suscitant un sens grandissant de malaise et de frustration.

La situation est critique. Recréer des démocraties et des sociétés ouvertes à l’ère globale nécessite d’investir dans de nouvelles idées pour rééquilibrer les pouvoirs politique, économique et social à la fois aux niveaux national et global. Au niveau national, il nous faut expérimenter de nouveaux mécanismes décisionnels et de mise en œuvre permettant de rapprocher les institutions démocratiques des citoyens et des réseaux émergents de la société civile. Au niveau global, il faut permettre aux pouvoirs politique et social de reprendre leur place de droit au côté du pouvoir économique.

Une simple remaniement ne suffira pas ; une transformation de l’architecture institutionnelle globale est nécessaire. A moins d’établir un espace socio-politique global, nous ne pourrons légitimement délibérer sur la provision des biens publics globaux, ni même les pourvoir effectivement. Développer un tel espace doit être mené par des preneurs de risques – des entrepreneurs sociaux et politiques qui ne craignent pas de travailler en dehors des lignes qui séparent traditionnellement les secteurs et les états, et qui contribuent à recréer une communauté globale d’objectifs au-delà du pouvoir.

Le philosophe français Jean-Paul Sartre avait décrit le Mur de Berlin comme un miroir. Au regard du système soviétique, il était vraiment facile de passer outre nos propres faiblesses et fragilités. Après la chute du Mur, nos élites ont lutté pour maintenir la fiction d’une marche victorieuse naturelle imminente de la démocratie libérale partout dans le monde, désormais exposée par la crise économique de part et d’autre de l’Atlantique.

Nous avons perdu deux précieuses décennies pour répondre de manière adéquate à la globalisation et la crise de la démocratie libérale et des sociétés ouvertes. Il est temps d’entamer une réflexion honnête sur le pouvoir et son propos dans notre monde actuel qui change si vite.

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats

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    1. CommentedGreg Rushing

      I find this article quite vague. "reach across party lines"well, duh. Of course this needs to be done. It is always better for citizens when their self-serving politicians act like disinterested statesmen. But the trick is to think of a way to incentivize them into doing this in a reliable manner. For example, both term limits and being elected "President for life" are possible solutions to the problem of politicians being obsessed with short term political gamesmanship. But these two solutions may raise other problems. The author does not offer any realistic SOLUTIONS for actually accomplishing this aspirational goal.

    2. CommentedKevin Lim

      "At the root of the European crisis (and its equivalent crisis in the United States) is a shift in the configuration of economic, social, and political power. Liberal democracies and open societies have traditionally relied on a fine balance of these three forms of power. Over the last two decades, our elites have been unable to maintain it, as economic power has long since gone global and dislodged itself from political power, often corrupting democratic politics in the process"

      Rubbish. First, this is not a problem plauging liberal democracies. New Zealand, Chile, Australia and Canada arent having any problems. This is a European problem plain and simple. The fact that the author concludes that liberal democracy is under threat simply reveals his eurocentrc view of the world.

      Second, each country has come to this dire state in different ways. In Spain, it was an asset bubble that rocked the boat, so arguably economic power has disrupted political life. But in Greece, it was the political elites abusing economic power to ensure their short term political survival that got them into a mess. Grossly inflating their civil service beyond all reason, allowing a culture of tax evasion to persist (a political decision, it was routine b4 an election to tell tax collectors to stop doing their jobs).

      There is no grand threat to liberal democracy. The roots of this current crisis are awesome only in their magnitude, but otherwise utterly banal and predictable in their nature.

    3. CommentedZsolt Hermann

      This very precise review article says the following:

      "...We stand at a critical juncture. Recreating democracy and open societies in a global age requires investment in new ideas to rebalance political, economic, and social power at both the national and the global level. Nationally, we need to experiment with new mechanisms for policymaking and implementation, reconnecting democratic institutions to citizens and emerging networks of civil society. Globally, we must allow political and social power to establish their rightful place next to economic power.
      Mere tinkering will not do; we need a transformation of the global institutional architecture. Unless we can establish a global socio-political space, we cannot legitimately deliberate over the provision of global public goods, let alone deliver them successfully..."

      I could not agree more, we are at crossroads, and our decision will decide our immediate future and even our long term survival.
      On the other hand I do not fully agree with the following statement:

      "...The push toward such a space needs to be spearheaded by risk takers – social and political entrepreneurs who are unafraid to work across lines traditionally dividing sectors and states, and who help to re-create a global community of purpose beyond power..."

      Risk taking will not do, we have already done enough experimenting and wasting resources. This is why before we do anything, even planning we need a global education program for each and every one of us from leaders to the common people of the street regardless of culture, education, talent, age or nationality.
      Before we move we need to understand what it means to live in a global, interconnected world, what it means that the whole of humanity and the environment around us is totally interdependent, how it is possible to live within available resources, still providing mutual, equal necessities to everybody.
      The information for this education is already around us, we simply have to put it together into a cohesive, complete picture providing us with the blueprint of the global, integral reality we exist in.

    4. CommentedJohn Aho

      I like this analysis but continue to fear the growing darkness of our times. Yes, there is a purpose beyond power, but there is no money in it and our people has been trained aggressively for generations to equate money with purpose. The regulatory, political and media capture of America's democracy by moneyed elites has been breathtaking to observe. The ease of this takeover probably has much to do with the relentless creation of a consumerist society. In addition, tens of thousands of "management consultants" continue to canvass the world, pursuing the project to monetize all human interaction at the expense of local community and ethics. The decades lost that you refer to seem to have begun (at least in America) with the rise of Reagan (and the rejection of Carter and his impossibly naive call for shared sacrifice and public trust). Part of the problem is that the legitimate spaces that individuals previously occupied to promote values other than power (and money) have been serially corrupted and undermined. What sane and decent person would enter politics in the current system? Or the church? Or social work? They are all headed to the dustbin or revamped to serve corporate interests. Instead, what is left over is the doctrine of the corporation itself, a particularly soulless ideology, where increased short-term profit is the fiduciary duty and very meaning of all human activity. With capital flight now a global prospect, domestic democracies are simply not able to rule. Instead, the bond markets dictate major economic policy. This is intolerable to many humans (and strangely comforting that is Greece that finds it so hard to swallow this lifeless pill), who desire to control their own fate and are completely disillusioned with the financial system that elites have bribed or forced upon them. You rightly note that "mere tinkering" will not do, and yet also warn of the rise of radical politics. This seems somewhat contradictory, what may be needed is a rise of a radical center (if such a thing is possible) to brush away crony capitalism and its enablers (and reset the absurd amounts of wealth being plundered at the top), while reforming the state project of institutionalized unproductivity at the bottom. Those are truly radical proposals, but likely necessary if we as a species are to survive.

    5. CommentedAlok Shukla

      Very aptly said private sector losses have been taken care off by tax payer. Austerity is imposed at the individual i.e. no bail out for common citizen. Irony of the moment is what we believe in the western world i.e. free markets, democracy, and preaching the virtues of austerity to bailed out countries by IMF and when the moment of truth came we have done exactly opposite of what we have said so far. Seeds of present rot lies in the past what we need at this moment is some plain talking and soul searching in society and leaders with some spine. At least this way we will restore the trust between the polity and population and this will lead to slow painful organic growth. Be sure there will be no quick fixes for the mess we are in.

    6. CommentedFrank O'Callaghan

      An excellent piece of work. The roots of the problem are in the past. When there was a perceived threat to the existence of capitalism from the Soviet system the response was to compromise between the classes. It has been thought of as 'the bribe' of capitalism.

      Since the end of Eastern European Communism this bribe has been withdrawn. The view that we need to rebalance our society and the power dynamic between social, economic and political is hopeful more than realistic. Power is rarely allowed to slip away.

      This time the threat to capitalism must not be merely external.

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