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Thailande : une fin de partie sans fin

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2009-11-02

BANGKOK – L’hospitalisation du Roi Bhumibol Adulyadej a remis à l’ordre du jour une des questions qui préoccupe le plus la Thaïlande. Les luttes politiques dévastatrices des dernières années ont éveillé des inquiétudes au sujet de la fin de règne du monarque vieillissant de 81 ans en place depuis 63 ans.

La fin de partie de la Thaïlande s’articule autour de plusieurs évènements : le coup d’état militaire de 2006, l’actuelle constitution soutenue par les militaires et les élections de 2007, les manifestations de rues et les occupations de la Maison du Gouvernement et des aéroports de Bangkok en 2008, la coalition du gouvernement du Premier Ministre Abhisit Vejjajiva au pouvoir depuis janvier dernier et soutenue par les militaires, et les émeutes de Bangkok d’avril dernier. Ce qui est en jeu ici est l’âme d’une Thaïlande nouvelle, dont les répercussions devraient se ressentir dans les démocraties en développement partout dans le monde ainsi que dans la communauté internationale dans son ensemble.

La crise thaïlandaise haute en couleur oppose d’un côté les « chemises jaunes », plutôt issues du milieu urbain, conservatrices et royalistes aux « chemises rouges », principalement ruraux et fidèles de l’ancien Premier Ministre Thaksin Shinawatra. La Thaïlande connait un boom économique qui se prolonge depuis vingt ans mais la richesse se concentre principalement dans la région métropolitaine de Bangkok, une aubaine pour la classe moyenne bourgeonnante autour des villes mais profondément mal vécu par la majorité rurale.

La population rurale n’a jamais manqué de nourriture, bien au contraire, mais les opportunités économiques et la mobilité sociale ont été entravées par un piètre système éducatif et des médias d’états dociles qui ne débitent que de mauvais feuilletons et des messages officiels. Pour qu’une personne devienne quelqu’un, toutes les routes menaient à Bangkok et le prestige de ses écoles secondaires privées et de ses universités. Le monde rural thaïlandais est progressivement devenu totalement étranger à l’élite urbaine. Thaksin a pris conscience de cette division entre la société urbaine et le monde rural et l’a exploité sans vergogne, retournant le consensus de l’élite qui prévalait depuis longtemps.

Ce consensus reposait sur une entente entre les militaires, la monarchie et la bureaucratie. Jusqu’au début des années 70, le pouvoir était régulièrement secoué par des putschs militaires résultants de guerres intestines entre les généraux ; puis les étudiants universitaires renversèrent la dictature militaire ouvrant la voie pour une ère démocratique. Le Parlement, les partis politiques et les hommes politiques allaient et venaient entre deux coups d’état militaires, ce qui freinât l’éclosion et la maturation d’institutions démocratiques.

Le fossé entre urbains et ruraux a encouragé la population rurale à rechercher des parrainages locaux, réseaux profondément ancrés dans la terre, pratiquant l’achat de votes, pendant que les politiciens élus s’enrichissaient grâce à la corruption. Les militaires revenaient au pouvoir par intermittence, à peu près tous les quatre ans en moyenne depuis 1932, et tentaient de mettre fin à cette corruption mais ce faisant retardaient le processus de démocratisation de la société.

La promulgation d’une constitution en 1997 mit fin à cette situation. Cette constitution encourageât la transparence et la responsabilité politique ainsi que la stabilité et l’efficience du gouvernement. Le résultat logique, mais non sans failles, fut le triomphe de Thaksin et de son parti, le Thai Rak Thai ; il devint le seul premier ministre à accomplir son mandat dans son intégralité et à être réélu par une écrasante majorité en 2005.

Le populisme du Thai Rak Thai a encouragé la redistribution des revenus, une politique de santé bon marché, le micro crédit et un étonnant arsenal d’innovations politiques qui ont propulsé la Thaïlande dans la mondialisation du XXIème siècle. La relation intense entre Thaksin et son parti avec son électorat a transcendé et même menacé la sacrosainte trinité des institutions thaïlandaises.

Thaksin et ses compagnons ont permis à l’Establishment de protéger ses intérêts personnels en abusant du pouvoir. Magnat multimillionnaire des télécommunications, Thaksin a vu ses actifs familiaux se multiplier par trois grâce à la bourse. Il a aussi mis en place une campagne extrajudiciaire anti-drogue qui est à l’origine de la mort de 2 275 personnes.

Les péchés de Thaksin sont énormes, et ont provoqué la montée en puissance de ses opposants en chemises jaunes, l’Alliance du Peuple pour la Démocratie (PAD), qui entra dans l’arène politique comme le parti des nouvelles politiques. Le PAD a manifesté tout au long de l’année dernière contre les deux gouvernements successifs nommés par Thaksin à la suite des élections de décembre 2007 ; ce qui bien sûr n’a pas manqué de réveiller les alliés anti-PAD du Thai Rak Thai, les chemises rouges du Front uni pour la démocratie et contre la dictature (UDD).

Après plus de trois ans, la crise thaïlandaise a pris des tournures de saga à rebondissements. Les promesses de réformes et de réconciliation d’Abhisit au moment des violentes manifestations d’avril n’ont pas suffi à ramener le calme. Le PAD veut maintenir la charte de 2007. L’UDD voudrait réinstaurer la constitution de 1997. Mués par le refus des injustices sociales, les chemises rouges s’insurgent contre la dualité de l’Establishment tandis que les jaunes pro- Establishment ont entamés une guerre d’usure.

Ce qui avait débuté comme une bataille entre les pro et les anti Thaksin s’est progressivement transformé en un combat entre les pro et les anti monarchie. L’Establishment, dont l’organisation hiérarchique est rigide, sent le danger et s’inquiète de ce qui pourrait survenir en cas de décès du Roi. Des cas de lèse-majesté faisant état d’insultes émises à l’encontre de la famille royale ne sont plus rares. Des milliers de sites internet ont été interdits pour avoir attaqué les intérêts de l’Establishment ou pour avoir déploré les machinations opérées à la suite du coup d’état.

Le succès de Thaksin divise les rouges. Ils sont nombreux à regretter le fait qu’il soit corrompu mais ils n’ont d’autre choix que de s’appuyer sur lui comme symbole de ralliement pour défier le status-quo résultant du coup d’état. De même, tous les jaunes estiment que le style Thaksin est intolérable mais ils ne sont pas pour autant tous des royalistes fanatiques. Le pays est dans une impasse : il semble que le dénouement ne pourra s’envisager qu’après que soit traitée la question de la succession royale.

La Thaïlande doit impérativement parvenir à un consensus si elle veut reprendre pied. Ce consensus devra être basé sur une reconnaissance mutuelle et des arrangements. Les rouges devront se désolidariser des abus de pouvoir de Thaksin et les jaunes devront admettre certains des héritages politiques de Thaksin, surtout dans les domaines des opportunités d’emploi, de l’éducation et de la mobilité sociale.

Thitinan Pongsudhirak est professeur et directeur de l’Institute of Security and International Studies de l’école de sciences politiques de l’université Chulalongkorn à Bangkok.

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AUTHOR INFO

Thitinan Pongsudhirak is Professor and Director of Chulalongkorn University’s Institute of Security and International Studies in Bangkok. He is also a visiting professor at the Johns Hopkins School of Advanced International Studies in Washington, DC.