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L'impérialisme économique de la Russie

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2006-01-17

L'utilisation du gaz russe comme arme économique et politique contre l'Ukraine a soulevé beaucoup d'inquiétude en Occident. Mais la pression que la Russie exerce sur la Géorgie n'attire guère l'attention, alors qu'elle est bien plus marquée.

Comme dans le cas de l'Ukraine, le président russe Poutine cherche à mettre en œuvre la doctrine de "l'empire libéral" présentée en octobre 2003 par Anatoli Chubais, le président de la compagnie russe Systèmes d’Energie Unifiés (RAO UES), qui dispose du monopole dans le secteur de l'énergie en Russie. D'après lui, la Russie n'aura jamais sa place au sein de l'OTAN ou de l'Union européenne, aussi doit-elle devenir un empire à elle toute seule.

Elle peut y parvenir au moyen de ses différents monopoles publics et privés - leur dimension et leur poids financier est considérable - pour contrôler les principales industries et institutions économiques des ex-républiques soviétiques. Ils peuvent lui servir de tremplin pour assurer sa domination politique. Selon Chubais, l'empire qui va en résulter va être libéral, car sa construction va reposer sur la puissance de l'argent et non sur celle des tanks.

La Russie a mis en œuvre la première étape de ce plan dans le sud du Caucase, tout d'abord contre l'Arménie, son partenaire stratégique dans la région. Le gouvernement de Poutine a exigé de ce pays le remboursement d'une dette 93 millions de dollars, que ce soit en liquide ou sous forme d'actions des principales industries de l'Arménie. Etranglée financièrement, l'Arménie n'a pas eu d'autre solution que de céder des titres, ce qu'elle a fait en 2002 en signant un traité intitulé en toute franchise "Des biens en échange de la dette", une réminiscence de l'infâme troc "dette contre des actions" des années Eltsine (une autre invention de Chubais) qui a donné naissance à l'oligarchie russe.

La deuxième étape de la reconstruction de son empire dans le Caucase consiste pour la Russie à établir avec l'Arménie une zone économique unique. Mais elle s'est d'abord occupée de régler le cas de la Géorgie, située géographiquement entre elle et l'Arménie. Dans les années 1990, la Russie a utilisé son poids politique pour faire rentrer la Géorgie dans le rang, mais en 2003, elle a eu recours à l'économie. Quand la société AES Silk Road qui est basée aux USA a échoué à transformer le secteur de l'énergie de Géorgie, c'est RAO UES de Chubai qui a acheté des actions et des actifs d'AES pour un montant qui représentaient 75% de la valeur du réseau électrique du pays.

C'est alors qu'il y a eu la Révolution rose de Géorgie. De nombreuses entreprises publiques ont été privatisées pour dix fois le montant des ventes d'actifs qui avaient eu lieu sous le gouvernement précédent mené par Édouard Chevardnadze. Profitant d'une absence totale de transparence, ce sont des entreprises russes et leurs filiales enregistrées à l'étranger qui ont acheté la plupart des entreprises de Géorgie offertes à la vente. Le holding russe Promyslennye investory (Investisseurs industriels) en est l'exemple type, réussissant à acquérir une importante mine d'or et la moitié d'une usine de fabrication d'alliages en or.

L'outil de la politique étrangère russe en Géorgie est constitué par Gazprom, le monopole de gaz contrôlé par l'Etat. L'objectif de Gazprom n'est pas seulement l'industrie gazière de Géorgie, mais aussi l'unique pipeline qui achemine le gaz russe vers la Géorgie et l'Arménie. Gazprom aurait déjà mis la main dessus, si en 2005 l'Amérique n'avait déboursé 49,5 millions de dollars pour sa rénovation. En dépit de cela, la pression exercée par Moscou va peut-être conduire à mettre le pipeline sous un contrôle conjoint de la Russie et de la Géorgie, si ce n'est à son rachat par Gazprom. Sans soutien affirmé de l'Occident, le gouvernement de Géorgie risque d'accepter un marché de ce genre, ce que vient de faire la Moldavie, après avoir subi une rupture de son approvisionnement en gaz le 1° janvier.

Gazprom n'est pas la seule entité de l'Etat russe mise au service de la politique du Kremlin dans le sud du Caucase. En 2004, la banque Vneshtorgbank, propriété de l'Etat russe, a acquis des parts de la banque arménienne Armsberbank, à hauteur suffisante pour la contrôler. L'année suivante, de la même manière, elle a acheté des parts de United Georgian Bank, la troisième banque de Géorgie, une banque privée. Elle l'a ensuite renationalisée, mais c'est l'Etat russe qui en est véritablement le nouveau propriétaire.

Récemment, RAO UES a joué un rôle moteur pour intégrer la Géorgie à "l'empire libéral" russe. Quand le gouvernement de Géorgie a annoncé son intention de privatiser la centrale électrique de Inguri et de relancer la construction de la centrale électrique de Khudoni qui était au point mort depuis longtemps, RAO UES a immédiatement essayé de jouer un rôle déterminant dans les deux projets. La pression massive de la Russie, accompagnée du silence de l'Occident, pourrait aboutir à la mainmise de la Russie sur l'ensemble du secteur énergétique de Géorgie, qu'il s'agisse du gaz ou de l'électricité.

Le projet du Kremlin quant à la rénovation de la voie ferrée reliant la Russie à l'Abkhazie, la province sécessionniste de Géorgie, mélange également économie et visées néo-impérialistes. Même si ce projet concerne un territoire qui appartient à la Géorgie, ainsi que le reconnaissent les Nations unies, les principaux bénéficiaires seront la Russie et l'Arménie.

Si la communauté internationale laisse ce projet aboutir sans rien faire, cela reviendra à avaliser la tentative de la Russie de détacher l'Abkhazie de la Géorgie. De la même manière, la Russie et l'Arménie préparent un projet de voie ferrée vers l'Iran. En dehors d'un bénéfice évident pour le gouvernement rétrograde du président iranien Mahmoud Ahmadinejad, cela affaiblira habilement les relations du sud du Caucase avec l'Occident, que les USA et l'Europe ont mis une décennie à tisser.

Les efforts déployés par la Russie pour piéger la Géorgie et ses voisins dans les filets de son "empire libéral" ne sont qu'une partie d'un plan très structuré visant à faire basculer l'ensemble du sud du Caucase dans les bras d'une coalition anti-occidentale menée par la Russie et l'Iran. Le rêve néo-impérialiste de la Russie est à la fois dangereux et porteur de déstabilisation. Les pays occidentaux, les USA notamment, devraient soutenir le sud du Caucase pour empêcher qu'il ne se réalise.

Wladimer Papava est ancien ministre de l'Economie de Géorgie et auteur de Necroeconomics, une étude des problèmes de l'économie post-communiste.

Frederick Starr est président du Central Asia-Caucasus Institute à l'Ecole des hautes études internationales de l'université Johns Hopkins à Washington.

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AUTHOR INFO

Vladimer Papava is a former Minister of Economy of the Republic of Georgia, and is the author of Necroeconomics, a study of post-Communist economic problems.
Frederick Starr is chairman of the Central Asia-Caucasus Institute at Johns Hopkins University's School of Advanced International Studies in Washington.