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En finir avec le monopole des néoclassiques en économie

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2008-01-31

Ces 25 dernières années, le “Consensus de Washington,” qui comprend des mesures visant à étendre le rôle des marchés et à restreindre celui de l’État, a dominé les politiques de développement économique. Comme l’a dit John Williamson, inventeur de cette expression, en 2002, ces mesures “sont des principes de base, raison pour laquelle elles nécessitaient un consensus.”

Ce n’est plus le cas. Dani Rodrik, économiste renommé de l’université d’Harvard, est le dernier en date à mettre en doute les fondements intellectuels du Consensus dans un nouvel ouvrage convaincant, intitulé One Economics, Many Recipes: Globalization, Institutions, and Economic Growth . La thèse de Rodri est que bien qu’il n’y ait qu’une économie unique, il existe de nombreuses recettes pour assurer le succès du développement.

Rodrik a rendu un grand service en formulant si ouvertement la thèse “d’économie unique.” Si un autre critique avait prétendu que l’économie ne permet qu’une seule approche théorique, il se serait vu taxer de paranoïa et aurait été ignoré, alors que la position de Rodrik permet de faire naître un débat qui n’aurait pas été possible autrement.

La thèse des “nombreuses recettes” affirme que les pays se développent avec succès en suivant des politiques éclectiques, élaborées sur mesure, répondant à des conditions locales spécifiques, plutôt qu’en suivant des formules génériques de meilleures pratiques conçues par des théoriciens de l’économie. Cette théorie va à l’encontre du Consensus de Washington, et de sa formule unique pour tous incluant privatisation, marché du travail déréglementé, libéralisation financière, intégration économique internationale et stabilité macro-économique basée sur une inflation basse.

Mais, alors que la thèse des nombreuses recettes attise un grand intérêt et reçoit un fort soutien empirique, et suggère un esprit de pluralisme théorique, la revendication d’une “économie unique” est fourvoyée, car elle implique que l’économie néoclassique conventionnelle est la seule vraie économie.

Une partie de la difficulté à expliquer cette restriction est qu’il existe une querelle de famille parmi les économistes néo-classiques, entre ceux qui croient que l’économie de marché du monde réel approche de la concurrence parfaite et ceux qui pensent le contraire. Ceux qui y croient sont identifiés à “l’école de Chicago,” dont les principaux défenseurs comprennent Milton Friedman et George Stigler. Les autres appartiennent à “l’école MIT” associée à Paul Samuelson. Rodrik appartient à cette dernière, comme d’autres noms connus : Paul Krugman, Joseph Stiglitz et Larry Summers. Cette division cache une profonde uniformité de pensée.

L’école de Chicago revendique que les économies de marché mondiales produisent des résultats plus ou moins efficaces (appelés “optimum de Pareto”) sur lesquelles les politiques publiques ne peuvent apporter d’amélioration. Ainsi, toute intervention de l’État dans l’économie ne peut que porter préjudice à quelqu’un.

L’école MIT, en revanche, avance que les économies mondiales sont touchées par des failles de marché omniprésentes, comme une concurrence imparfaite, les monopoles, les externalités associées aux problèmes comme la pollution, et une incapacité à fournir des biens publics comme l’éclairage des rues ou une défense nationale. Par conséquent, les politiques d’intervention qui concernent les failles de marché, les nombreuses imperfections d’information et l’inexistence de nombreux marchés nécessaires, peuvent arranger tout le monde.

Il ne s’agit pas ici d’équité, qui est un sujet tout différent. En effet, ni l’école de Chicago, ni celle du MIT n’affirment que les résultats du marché sont équitables, car les vrais résultats du marché dépendent de la distribution initiale des ressources. Si cette distribution était inéquitable, les résultats actuels et à venir le seront tout autant.

Les économistes de Chicago semblent penser que les résultats du monde réel sont d’une injustice acceptable et, ce qui est plus important, que les tentatives de remédier à l’injustice coûtent trop cher, car intervenir sur les marchés provoque une inefficacité économique. Ils estiment que l’intervention gouvernementale a tendance à générer ses propres failles coûteuses, dues à l’incompétence bureaucratique et au rent-seeking [la recherche du profit sans passer par des activités productives], par lesquels les intérêts privés cherchent à orienter les politiques pour leur avantage particulier.

Les économistes du MIT pensent l’inverse : l’équité est importante, le monde réel est d’une injustice inacceptable et les échecs des gouvernements peuvent être empêchés par un bon cadre institutionnel, incluant la démocratie.

Ces différences reflètent la richesse intellectuelle de l’économie néo-classique, mais elles ne justifient en rien l’affirmation selon laquelle il n’existe qu’une économie unique. Au contraire, les économistes hétérodoxes comme Thorsten Veblen et Joseph Schumpeter ont depuis longtemps soulevé nombre de questions actuelles pointues en économie néoclassique, concernant notamment le rôle des normes sociales et la relation entre innovation technologique et cycles commerciaux.

L’économie hétérodoxe inclut des concepts théoriques essentiels fondamentalement incompatibles avec l’économie néoclassique dans aucune de ses deux formes contemporaines. Ces concepts débouchent sur des explications du monde réel, comprenant la distribution des revenus et les déterminants de l’activité et de la croissance économiques. En outre, ils ont souvent pour conséquence la prescription de politiques différentes.

Feu Robert Heilbronner, l’un des étudiants les plus renommés de Schumpeter, considérait l’économie comme une “philosophie matérialiste.” Tout comme les philosophes sont divisés sur la nature de la vérité et de la compréhension, l’économie est divisée sur les rouages du monde réel. Les paradigmes devraient coexister en économie, tout comme dans d’autres sciences sociales. Pourtant, en pratique, la dominance de la croyance en une “économie unique” particulièrement en Amérique du Nord et en Europe, mène de plus en plus vers une vision exclusive et étriquée de cette discipline.

Cette réalité est difficile à transmettre. L’une des raisons en est que les économistes libéraux néoclassiques comme Stiglitz et Krugman partagent des valeurs avec les économistes hétérodoxes, et que les valeurs communes sont facilement réunies aux analyses communes. Une autre raison est que les économistes hétérodoxes et ceux de l’école MIT s’accordent aussi souvent sur les politiques à conduire, même alors que leurs raisonnements sont différents. Enfin, la plupart des gens ne peuvent pas croire que les économistes oseraient mettre en œuvre une seule vision de l’économie.

La thèse des “nombreuses recettes” enrichit la contribution néoclassique au débat sur le développement, et beaucoup de ses propositions de politiques trouveront un soutien parmi les économistes hétérodoxes. Cependant, elle a le défaut de ne pas prendre en compte les profondes divisions intellectuelles concernant le développement économique, le commerce et la mondialisation, parce qu’elle refuse d’admettre la légitimité de tels désaccords.

En réitérant la thèse “d’économie unique,” Rodrik a par mégarde dévoilé la censure infligée à l’économie contemporaine. Le grand défi ne consiste pas à admettre qu’il y a plusieurs recettes, mais plutôt à créer de l’espace pour d’autres perspectives d’analyse et de politiques économiques.

Thomas Palley, ancien économiste en chef de la US-China Economic and Security Review Commission (Commission d’évaluation économique et sécuritaire États-Unis-Chine), est l’auteur de Post-Keynesian Economics.

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