Saturday, July 26, 2014
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Pétrole et isolation

NAIROBI – Au Kenya, il y a une plaisanterie bien connue et qui résume à quel point le peuple Turkana nous est éloigné. Lorsqu’un homme Turkana se rend à la capitale, Nairobi, il dit à sa famille : « Je vais au Kenya. »

Ces dernières semaines, depuis l’annonce de la découverte de pétrole dans le bassin du lac Turkana par le gouvernement kenyan, d’autres plaisanteries fusent. L’image d’enfants noirs non identifiés, heureux et à demi nus, que j’avais vu passer sur les profils d’amis sur Facebook il y a déjà quelques mois ont commencé à circuler à nouveau sur la toile, cette fois-ci avec une légende, « Du pétrole découvert au Turkana… Fini la peau sèche. »

Ces plaisanteries m’ont dans un premier temps fait rire. En tant que Massaï, je connais déjà toutes les plaisanteries kenyanes sur le soi-disant caractère « primitif » de mon peuple et j’étais donc contente que quelqu’un d’autre soit pointé du doigt, pour une fois. Mais j’ai changé d’avis lorsque j’ai vu l’image d’une femme Turkana, les seins nus, et mise en scène comme si elle nourrissait un bébé blanc.

L’auteur de l’image impliquait que la découverte de ce pétrole dans le nord-ouest du Kenya impliquerait que des ouvriers occidentaux viendraient dans la région féconder les femmes Turkana, peut-être contre leur gré. Ce pétrole a été découvert par une société britannique, et compte tenu d’allégations de viol sur des centaines de femmes kenyanes par des soldats britanniques de 1965 à 2002, la réputation de notre ancien colonisateur n’est pas bonne. Cependant, si les droits des Turkana devaient être violés, le blâme en incomberait aux Kenyans eux-mêmes, et non aux Britanniques.

Les Turkana sont, ainsi que le suggère la plaisanterie, aussi loin de Nairobi que l’on peut l’être sans être étranger. C’est pour cette raison que nous savons très peu de choses sur eux. Ce que nous connaissons d’eux se limite à ce que nous avons appris grâce aux fouilles archéologiques de la famille Leakey qui a travaillé pendant des décennies sur le bassin du lac Turkana à la recherche de fossiles humains d’ancêtres. C’est peut-être la raison pour laquelle les Kenyans ont toujours considéré le peuple Turkana comme des êtres archaïques, à des milliers d’années de la « civilisation, » avec des besoins différents de ceux de la plupart des autres habitants du pays.

Le manque d’infrastructures adéquates dans la région Turkana en est la preuve. Contrairement aux Massaï, les Turkana habitent une région qui jusqu’à présent n’a pas ou peu intéressé le pays. Il n’y a pas d’animaux sauvages pour attirer les touristes, et bien que les Turkana, comme les Massaï, aient préservé leur culture indigène, ils sont peu connus dans le monde du fait peut-être de leur éloignement de Nairobi.

En effet, le Turkana est l’une des régions les plus négligées du Kenya. En cas de famine, il y a de grandes chances pour que le Turkana en soit affecté. Une situation fort bien résumée par Gado, un dessinateur renommé pour l’un des principaux journaux kenyans, dans un dessin dans lequel on voit le président kenyan Mwai Kibaki jubilant à la tête d’un groupe de bureaucrates et de chiens en costume et cravate se rendant au Turkana pour annoncer à la population : « Réjouissez-vous ! Nous avons découvert du pétrole ! » Ce à quoi une femme Turkana répond : « Et quand découvrirez-vous de l’eau ? »

En plus de la famine, les populations Turkana ont enduré des décennies de raids par des voleurs de bétail en provenance d’Ethiopie ou du Soudan (aujourd’hui Soudan du Sud). Le Kenya – très actif dans les opérations de maintien de la paix dans la région de la corne de l’Afrique et au-delà – n’a cependant pas estimé que cela méritait de protéger le Turkana.

La découverte de pétrole offre au Kenya une rare opportunité de mettre un terme à la marginalisation de la communauté Turkana. Il faut dès à présent entamer des discussions sur les procédures d’exploration et d’extraction du pétrole, et la santé de l’environnement des populations Turkana doit être au cœur de ces discussions.

« Les bergers et les indigènes dépendent souvent lourdement de leur environnement immédiat pour leur survie, » déclare Ikal Angelei, directrice de Friends of Lake Turkana (Les Amis du Lac Turkana, ndt,) qui s’oppose à la construction du Gibe III, un barrage éthiopien qui menace de réduire le débit d’eau qui s’écoule du lac. « Ma crainte est que si l’exploration et les forages pétroliers se font sans la participation de la communauté et sont contraires à ses attentes, il y aura de graves risques de conflits. »

Les nombreux conflits liés aux ressources en Afrique vont dans le sens des inquiétudes d’Angelei. Certaines des précautions qu’elle suggère pour protéger le bien être de son peuple incluent d’établir une instance de régulation pour assurer la transparence dans les contrats de négociations ; un équilibre entre la production de pétrole et la préservation de la biodiversité spécifique des zones concernées ; le renforcement de standards élevés de responsabilité d’entreprise ; et des règles de vente des terres pour prévenir les conflits. Enfin, le gouvernement devrait s’assurer que les populations Turkana soient formées pour comprendre et participer à ce nouveau secteur.

Si le Kenya aborde l’exploration et l’extraction du pétrole au Turkana de la même manière que mes amis sur Facebook et ne parvient pas à mettre en place ces recommandations de bon sens, les Kenyans pourraient regretter d’ici quelques années de n’avoir jamais découvert ce pétrole. En effet, le Kenya pourrait se retrouver avec un conflit comparable à celui du delta du Niger au Nigeria, où les habitants ont pris les armes pour combattre la dégradation de leur environnement par l’industrie pétrolière.

Malheureusement, les fondations d’un tel conflit sont déjà tristement présentes. Beaucoup dans la région du lac Turkana sont déjà armées d’AK-47 et d’autres armes, destinés à l’origine pour se protéger des pilleurs de bétail. Si le gouvernement du Kenya ne parvient pas à protéger les Turkana contre les compagnies pétrolières, ils pourraient se mettre à ouvrir le feu.

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats

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  1. CommentedJack Owuor

    A great piece Juliet, you have captured the reality of Turkana county in relation to oil discovery. No better way to pen the sorry state of the Turkana people, than what you have done. I hope the govt will put in appropriate legislation to help the locals enjoy the proceeds of the oil once extraction begins and not be a "curse" to the region already used to the experience the extreme poverty and armed conflicts.

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