Friday, October 31, 2014
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Obama en Inde

NEW DELHI – Barack Obama, le sixième président américain à se rendre en Inde depuis l’accession de ce pays à l’indépendance, arrive à un moment difficile, à la fois pour l’Inde et pour les États-Unis. Certains de ses plus proches conseillers ont récemment démissionné, créant un vide embarrassant dans les domaines de la sécurité nationale et de l’économie – les points forts de sa rencontre avec le gouvernement indien.

Du point de vue de l’Inde, la visite officielle d’Obama devrait permettre d’aborder des questions vastes et complexes, alors même que les options permettant de les résoudre sont extrêmement limitées. Celles ayant trait à la sécurité au Pakistan et en Afghanistan sont plus traîtres que jamais. Les divergences bilatérales économiques, commerciales et monétaires ne sont peut-être pas aussi marquées qu’entre les États-Unis et la Chine, mais elles sont épineuses et l’absence de détermination les rend plus difficiles encore à résoudre.

La non-prolifération nucléaire est toujours l’une des priorités d’Obama, tout comme la vente de technologie nucléaire civile américaine à l’Inde, pour laquelle l’ancien président George W. Bush avait ouvert la voie. Et le président Obama sera sans doute anxieux de savoir quelle pourrait être la contribution de l’Inde à la question iranienne, pays avec lequel l’Inde entretient de bons rapports, dans le contexte des inquiétudes partagées au sujet de l’Afghanistan et du Pakistan.

Compte tenu de ces nombreux défis, quels résultats peut-on attendre de la visite d’Obama en Inde ? Il y a quelques années de ça, le secrétaire d’État adjoint de l’époque, Strobe Talbott, qui préparait le déplacement du président Clinton en Inde, m’avait sollicité à ce sujet. En tant que ministre des Affaires étrangères, je lui avais répondu : « Pourquoi vouloir fixer des objectifs à cette visite ? Contentons-nous de lui donner une direction » ou d’autres mots dans le même ordre d’idée. Cette réponse reste valable aujourd’hui : en définissant une nouvelle direction pour les relations indo-américaines, de nouveaux objectifs se concrétiseront d’eux-mêmes.

Toutes les visites d’État sont empreintes d’une rhétorique grandiloquente et superflue. Les sommets Inde/Etats-Unis sont en particulier caractérisés par des prétentions démesurées : la Grande République rencontre la plus Grande Démocratie. Il serait préférable que les deux pays modèrent leurs hyperboles d’adjectifs flatteurs.

Une autre caractéristique de ces sommets – l’échange de listes de ce qui « doit être fait » et ce qui « peut être fait » – devrait également être oubliée. Il est à la fois affligeant et humiliant de traiter un président américain comme le Père Noël à qui l’on présenterait une longue liste de voux. De son côté, malgré des circonstances économiques difficiles, Obama devrait s’abstenir d’utiliser cette rencontre pour faire l’article des produits américains. Même si les échanges commerciaux mettent de l’huile dans les rouages des relations entre États, ce genre de discussions n’est pas du ressort du président Obama et du Premier ministre Manmohan Singh, mais de leurs conseillers.

Ces deux grands pays, ces « alliés naturels » comme les avait qualifiés l’ancien Premier ministre Atal Bihari Vajpayee, devraient plutôt se pencher sur ce qu’ils ont accompli ensemble depuis 1998, de façon à planifier la suite. Leur relation est aujourd’hui celle d’égaux et leurs intérêts nationaux doivent à présent converger sur un éventail de questions, du Pakistan au changement climatique.

Obama se trouve dans une position inédite pour un président américain, une situation qu’il semble avoir comprise, même si ce n’est pas le cas de ses adversaires aux Etats-Unis. A notre époque, le pouvoir commence par la compréhension des limites dans lequel il s’exerce. Ce constat vaut également pour l’Inde qui n’appréhende que depuis peu son nouveau statut dans le monde, qui s’accompagne à la fois de nouvelles limites et de nouvelles responsabilités.

La situation politique du sous-continent indien est très instable et les Etats-Unis s’y sont aventurés sans pleinement en réaliser les conséquences – pour l’Inde et ses pays voisins. L’Inde devra clairement demander aux Etats-Unis comment ils comptent en assurer la sécurité, mais elle devra auparavant se poser la même question.

L’Inde devra aussi clairement faire comprendre – et les Etats-Unis reconnaître – qu’un pays de plus d’un  milliard d’habitants ne peut être confiné au cadre étroit de « l’Asie du Sud ». Les Etats-Unis doivent accepter de discuter ouvertement des conséquences destructrices de leur démesure militaire, diplomatique et politique – d’une guerre « trop lointaine » qui a mené  la région dans l’inquiétante impasse actuelle.

Que peuvent faire les deux pays, à la fois ensemble et séparément ? Les deux chefs d’État doivent comprendre que l’histoire est le destin, et que la logique irréfutable de la géographie en est l’élément déterminant. Ce fait est le seul guide adéquat et fiable permettant de relever les défis complexes auxquels la région est confrontée.

Les contraintes imposées aux options américaines, le veto des circonstances, laissent peu de place à l’improvisation diplomatique. Dans la situation actuelle, la principale contrainte est la relation compliquée, et qui va se détériorant, entre les Etats-Unis et le Pakistan. L’Inde doit prendre la mesure de ce partenariat troublé, que les Etats-Unis ont conclu en toute connaissance de cause. Il serait toutefois appréciable qu’ils reconnaissent de leur côté que l’Inde a payé – et continue à payer – un prix très élevé à cet égard. Ce n’est qu’en reconnaissant ce fait qu’un avenir commun entre les deux pays pourra être envisagé.

De même, il serait déplacé pour les Etats-Unis d’offrir gratuitement à la Chine un rôle dans les affaires de la région, qui comprend l’Inde, un geste qu’Obama semble pourtant avoir fait en direction du gouvernement chinois lors de sa visite plus tôt cette année en mentionnant que la Chine avait un rôle à jouer au Cachemire. Les Etats-Unis devraient également cesser de mettre en cause la relation de l’Inde avec l’Iran, un pays auquel elle est liée par plusieurs siècles d’échanges économiques, culturels et même par des racines communes de civilisation.

Ces deux grands peuples et pays, bien que liés aujourd’hui par une « alliance stratégique », peuvent occasionnellement être en désaccord, comme ce fut le cas lors des négociations mondiales sur le climat par exemple. Mais à de tels moments, Obama pourra se remémorer les mots de Vajpayee lors de la visite de Clinton, lorsqu’il cita le poème « Embarquement pour l’Inde » de Walt Whitman :

« Prends la mer – cap sur les seules eaux profondes

Ô âme intrépide, explorant, moi avec toi, et toi avec moi

Car là où nous allons, aucun marin n’a jamais osé aller ».

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