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Joseph S. Nye

Le côté obscur de l’autodétermination

Joseph S. Nye

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2009-01-09

CAMBRIDGE – Si l’autodétermination nationale semble à première vue un principe moral simple, elle est porteuse de nombreux problèmes. Après avoir envoyé des troupes en Géorgie en août 2008, la Russie a reconnu l’indépendance de deux provinces géorgiennes sécessionnistes, l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie. Voyant que peu d’autres pays suivaient son exemple, elle a rappelé que les pays de l’Otan avaient eu recours à la force pour aider le Kosovo à se séparer de la Serbie.

L’autodétermination se définit généralement comme le droit d’un peuple à former son propre État. C’est là un principe important, mais qui doit décider de la détermination ?

Prenons le cas de la Somalie dans les années 1960. Les Africains ont eu recours au principe d’autodétermination pour mettre un terme au joug colonialiste. Contrairement à de nombreux peuples d’États africains, les Somalis bénéficiaient en gros du même contexte linguistique et ethnique. Le Kenya voisin, en revanche, avait été formé par l’autorité coloniale à partir de dizaines de peuples ou tribus distincts, aux coutumes et aux usages linguistiques différents. Une partie du nord du Kenya était habitée par des Somalis.

La Somalie déclara que le principe d’autodétermination nationale permettait aux Somalis installés dans le nord-est du Kenya (et dans le sud de l’Éthiopie) de faire sécession, car ils ne formaient qu’une seule nation somalie. Le Kenya et l’Éthiopie refusèrent, arguant qu’ils étaient encore engagés dans le processus de construction de leur nation. Il en résulta une série de guerres dans le nord-est de l’Afrique autour de la question nationaliste somalie. La séquelle des plus ironiques fut la fragmentation de la Somalie qui s’ensuivit lors d’une guerre civile impliquant ses divers clans et seigneurs de guerre.

Le vote ne résout pas toujours les problèmes d’autodétermination. Le lieu du scrutin peut en lui-même présenter un écueil. En Irlande par exemple, les catholiques avancèrent pendant des années qu’une élection organisée en Irlande du Nord favoriserait les protestants, majoritaires aux deux tiers. Ces derniers rétorquaient que si le scrutin était tenu dans toute l’île, les catholiques, majoritaires aux deux tiers, feraient la loi.

Finalement, après des décennies de querelles, une médiation venue de l’extérieur les aida à avancer. Mais cela ne résout pas le problème du moment propice au scrutin. Dans les années 1960, les Somalis voulaient voter immédiatement ; le Kenya quant à lui voulait attendre 40 ou 50 ans pour laisser au pays le temps de se construire ou de reformer les allégeances tribales de façon à les intégrer à une identité kenyane.

La sécession est-elle préjudiciable à ceux qu’elle laisse au bord de la route ? Qu’en est-il des ressources que les sécessionnistes emportent avec eux, ou des perturbations qu’ils provoquent dans le pays qu’ils quittent ?

Les puissances victorieuses de la Première Guerre mondiale invoquèrent elles aussi le principe d’autodétermination, mais après le démantèlement de l’empire austro-hongrois en 1918, les Sudètes furent incorporés à la Tchécoslovaquie, alors que ses habitants étaient germanophones. Après l’accord de Munich de 1938, les Allemands des Sudètes se séparèrent de la Tchécoslovaquie et rejoignirent l’Allemagne, ce qui mit la frontière montagneuse sous contrôle allemand – perte redoutable pour les défenses tchèques.

De même, lorsque la partie orientale du Nigeria décida de faire sécession pour former l’État du Biafra dans les années 1960, les autres Nigérians s’y opposèrent, en partie parce que le Biafra comprenait presque tout le pétrole nigérian. Ils soutenaient que le pétrole appartenait à tout le peuple nigérian, et pas seulement à l’est du pays.

Après 1989, le problème de l’autodétermination s’est fait sentir avec acuité dans l’ancienne Union soviétique et en Europe de l’Est. Dans le Caucase, les Azéris, les Arméniens, les Géorgiens, les Abkhazes et les Tchétchènes revendiquèrent chacun un État en se fondant sur le principe d’autodétermination. En Yougoslavie, les Slovènes, les Serbes et les Croates parvinrent à se tailler des républiques indépendantes au début des années 1990, mais les musulmans de Bosnie-Herzégovine eurent moins de succès.

La guerre en Bosnie dévasta la population civile, et à partir de 1996, des tribunaux de guerre furent mis en place à La Haye pour juger les responsables des massacres. La communauté internationale eut beaucoup de mal à comprendre la guerre en Bosnie, notamment parce qu’il lui était difficile d’évaluer quelle partie du conflit était imputable aux tensions entre Croates, Serbes et musulmans de Bosnie, et quelle partie des violences était due à l’intervention de la Serbie.

Si le conflit n’était pas provoqué par une simple agression de la Serbie, alors une intervention ne pouvait se justifier que pour éviter un massacre. Comme dans le cas du Rwanda en 1994, la communauté internationale condamna unanimement la violence dans les Balkans, mais se montra incapable de s’accorder sur une intervention commune efficace avant que le conflit ne soit bien engagé, en 1995, date à laquelle une force de maintien de la paix de l’Onu fut envoyée dans la zone en conflit.

L’autodétermination s’est avéré un principe moral ambigu. Woodrow Wilson était convaincu qu’elle résoudrait les problèmes de l’Europe centrale en 1919, mais elle en a créé autant qu’elle en a résolus. Adolf Hitler utilisa ce principe pour saper des États fragiles dans les années 1930. Aujourd’hui, sachant que moins de 10 % des pays du monde sont homogènes, traiter l’autodétermination comme un principe moral capital pourrait avoir des conséquences désastreuses dans de nombreuses régions.

Le meilleur espoir pour l’avenir consiste à demander ce que l’on détermine ainsi que qui doit le déterminer. Dans des situations où plusieurs groupes éprouvent des difficultés à vivre ensemble, on peut envisager d’accorder un certain degré d’autonomie dans la détermination des affaires intérieures. L’autodétermination intérieure peut permettre des degrés d’autonomie culturelle, économique et politique semblables à celles que l’on rencontre dans des pays comme la Suisse ou la Belgique.

Là où un tel relâchement des liens n’est pas suffisant, il doit pouvoir être possible dans certains cas d’arranger un divorce à l’amiable, comme cela a été le cas lorsque la Tchécoslovaquie s’est divisée paisiblement en deux pays souverains en 1993. Mais les exigences absolues d’autodétermination sont susceptibles de devenir une source d’interminables violences faute d’être manipulées avec beaucoup de précaution.

Les revendications d’autodétermination dans le monde actuel doivent être examinées au cas par cas, en évaluant les motifs, les moyens et leurs conséquences, le tout dans un cadre multilatéral.

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AUTHOR INFO

Joseph S. Nye Jr. is Distinguished Service Professor at Harvard's Kennedy School of Government and author, most recently, of The Powers to Lead.